Blue Jean
Mes dimanches après-midis sont plus beaux que vos samedis soirs.
Alors que je n’ai jamais fréquenté les ciné-clubs de la rive gauche, je suis devenu un adepte des Dimanches de Charm el-Cheikh de Pacôme Thiellement à l’Archipel. Parce que la séance commence toujours par une vidéo live de Prince. Parce que j’y ai découvert l’univers de Bertrand Mandico. Parce que j'y ai croisé une héroïne de Hal Hartley. Et parce que Pacôme est un formidable passeur, aussi bien à l’aise avec ses invités qu’avec les questions des spectateurs.
Dimanche dernier, Pacôme projetait pour la première fois un film qu’il n’avait jamais vu. Et pour cause, il est invisible : il s’agit des Oiseaux vont mourir au Pérou, le premier film réalisé par Romain Gary, avec un casting 5 étoiles : Jean Seberg, Pierre Brasseur, Maurice Ronet, Danielle Darrieux et Jean-Pierre Kalfon. Alors que nous traversons le boulevard de Strasbourg, Pacôme m’explique que le film - jamais édité en VHS ni en DVD - a été retrouvé par un exégète de l’auteur de “La vie devant soi” : après des années de recherche, une copie d’époque qui circulait aux Etats-Unis a fini par être localisée. Projetée à la Cinémathèque il y a quelques années dans le cadre du cycle Jean-Pierre Kalfon, c’est la seconde séance publique à Paris.
Le public a répondu présent. Mais la configuration est difficile. Au fur et à mesure que la salle se remplit, les spectateurs changent de siège. Une spectatrice, excédée qu’une femme refuse de se décaler pour qu’elle et son compagnon soient assis l’un à côté de l’autre, finit par s’installer sur un strapontin, bouchant la vue à une autre. “La vie, c’est comme ça” clôt la discussion.
Le film est une curiosité. Danielle Darrieux en patronne de bordel, Kalfon en chauffeur de limousine, Pierre Brasseur en mari désabusé, Ronet en pantalon blanc, comme dans Plein soleil. Il vaut surtout pour les dialogues de Gary, au cordeau. La scène de viol par lequel il débute lui a valu d’être classé X par la Motion Picture Association of America.
Les avis divergent au sujet de la réception du film. Jean-Pierre Kalfon rappelle qu’il s’est classé parmi les 20 films les plus vus en France en 1968. Jean-François Hangouët, qui a retrouvé la copie du film, explique que la critique a été sans pitié : Les Oiseaux vont mourir au Pérou souffre de sa ressemblance avec Belle de jour, sorti l’année précédente. Même si le cadre des deux films est très différent, le personnage à la dérive joué par Jean Seberg rappelle immanquablement celui interprété par Catherine Deneuve.
Pendant toute la séance, je pense à Jean-Pierre Kalfon, qui est le seul survivant aujourd’hui de cette aventure. Après, il reprend un spectatrice qui l’interroge au sujet du suicide de Jean Seberg, son corps ayant été retrouvé dans des conditions inexpliquées1. Il confie son émotion quand Pierre Brasseur, cet géant du cinéma français, lui a adressé la première fois la parole. Que pense t-il du film aujourd’hui ? Ce n’est pas à lui de critiquer le travail de Romain Gary - mais la scène du viol aurait pu être traitée de manière plus allégorique.
Comme souvent, quand un spectateur prend la parole, c’est moins pour poser une question que pour donner son avis. Il y a celui qui prétend que la scène où Kalfon mâche un chewing-gum a été repompée par Bertolucci dans Le dernier tango à Paris. Il y a cet autre qui demande si Romain Gary avait vu les premiers Wajda. Il se reprend quelques instants plus tard : ce n’était pas de Wajda qu’il voulait parler, mais de Polanski. Il y a encore ce dernier qui lève uniquement la main pour placer le nom de Vincente Minelli dans la discussion (et qui est immédiatement contredit par une spectatrice, qui soutient que Minelli n’a rien à voir là dedans).
Jean Seberg et Maurice Ronet ont tourné trois films ensemble : Les Grandes Personnes (1961), La ligne de démarcation (1966) et Les Oiseaux vont mourir au Pérou (1968). Je n’ai pas demandé à Jean-Pierre Kalfon s’il s’était bien entendu avec lui.
Son corps sans vie a été déposé sur la banquette arrière d'une petite Renault stationnée dans une rue de Paris.

