Cinéphiles
Je parle à des gens que je ne connais pas.
Daniel m’envoie un message : Bonjour, y a-t-il 1 ou 2 DVD dans la pochette ? Merci de votre réponse. Si oui, je l'achète et viens le chercher. Je clique sur le lien de l’annonce. Il s’agit de La Flûte enchantée de Bergman. Régulièrement, je me débarrasse de DVD que je n’ai jamais pris le temps de regarder. Il devait y avoir une date de péremptions sur les biens culturels : s’ils n’ont pas été consommés dans les deux ans qui suit leur achat, c’est qu’il est temps de les céder. Surtout que j’ai de plus en plus le reflexe de raccorder mon ordinateur au projecteur plutôt que d’allumer mon lecteur DVD.
A 17h, à la sortie du métro Goncourt, je n’ai pas de mal à reconnaitre Daniel. Il est un peu plus âgé que moi, un peu plus grand aussi. Ce grand échalas se refait tout Bergman. Je lui explique que, la veille de la remise en main propre, j’ai parfois le scrupule de visionner le film dont je m’apprête à me séparer. Que j’ai ainsi finalement découvert le documentaire d’Henri-Jean Debon consacré à Jeffrey Lee Pierce. Mais La Flûte enchantée, je n’ai pas eu le courage.
Daniel m’interroge au sujet d’un phénomène au sujet duquel il n’a jamais trouvé d’explication : certains Bergman ne s’affichent pas en plein écran quand il tente de les visionner, mais dans une petite fenêtre. Est-ce son lecteur qui déconne ? Je lui explique que son matériel n’est pas défectueux et que j’ai parfois été confronté à ce problème. Après avoir trituré tous les boutons de la télécommande, j’ai fini par comprendre que c’est la mauvaise définition du fichier contenu sur le DVD qui est en la cause. Il me cite l’exemple de Racing Bull de Scorsese et je lui confirme que j’ai eu le même problème : nous nous sommes tous les deux fait refiler le même produit conçu à la va-vite.
J’oublie de l’interroger au sujet de L’heure du loup de Bergman, que David Cronenberg m’a donné envie de découvrir.
Quelques heures plus tard, un homme s’assied à côté de moi dans les rangs du MK2 Odéon. Il se déplace avec une canne dont le pommeau est argenté. Avant le début de la séance, je le vois sortir une petite boîte que je reconnais : c’est celle qui contient un appareil auditif. Mais catastrophe, la boite est vide. Lisant le désarroi sur son visage, je tente de le rassurer : la copie 4K de La maman et la putain est certainement irréprochable au niveau du son.
Comme avec Daniel quelques heures plus tôt, le dialogue s’engage spontanément. Mon voisin a vu La Maman et la putain lors de sa sortie en 1973, mais il reconnait être passé à côté du film. Il a lui aussi été bouleversé par Françoise Lebrun dans Vortex de Gaspard Noé - autant qu’il a été chamboulé par Jean-Pierre Léaud dans La mort de Louis XIV d’Albert Serra.
Je l’entends rire à plusieurs reprises pendant le film : il n’a donc pas eu de mal à le suivre. Pourtant, au moment où je me lève pour le laisser passer, il me confie qu’il ne comprend toujours pas pourquoi on hisse ce long-métrage au rang de chef d’œuvre.


Je me souviens bien de Raging Bull mais pas de Racing Bull :)