Citizen Quiz
Un vendredi soir à Barbès-Rochechouart.
C’est un rescapé qui vous parle.
Pendant plusieurs années, j’ai fait partie d’un cercle qui se réunissait discrètement tous les lundis soirs dans un bar de la rue Saint-Maur. Au début, chacun trimballait sa solitude. Mais, rongés par la même maladie, nous avons appris à nous connaitre. Très vite, nous ne nous appelions plus que par nos prénoms. Et nous ne vivions que dans un seul but : être lundi prochain à nouveau. Pour se retrouver. Et avilir ensemble nos bas instincts.
Pendant plusieurs années, j’ai fréquenté le blind-test du Chair de poule. Je n’en tire aucune fierté, mis à part celle de m’en être sorti. Le lundi soir, je ne suis plus agité de démangeaisons. Je ne reste plus prostré si je ne suis pas celui qui a reconnu le premier The Notwist . Je ne me roule plus par terre si je n’ai pas remporté un seul shot. A nouveau, j’ai une vie. Je peux envisager de faire autre chose que d’aller au Chair de Poule. Voire de ne rien faire du tout.
Mais je joue avec le feu. Car, il y a trois semaines, je suis allé au Ciné-Quiz du Louxor.
Deux manches. Sept extraits de films par manche. Trois questions par extrait de film . Jeu par équipes. Réponses par écrit uniquement. J’y suis allé confiant : ce n’était pas Le superposeur qui allait se faire rétamer dans le lieu même où il est exposé.
Premier extrait. Je l’ai : c’est Pépé le moko. La scène où Gabin, pourchassé dans le souk, se réfugie chez une vieille femme qui rêve de Paris. Et lui fait écouter un 78 tours sur son gramophone. Question numéro 1 : Nom du film, nom du réalisateur, année. C’est de qui, déjà, Pépé le moko ? Duvivier1 ? Question numéro 2 : qui joue la vieille femme chez qui se réfugie Gabin2 ? Question numéro 3 : un an après Pépé le moko sort un remake américain. Quel acteur reprend le rôle de Gabin3 ? Ah, on fait moins le malin tout à coup.
Deuxième extrait : Yves Montand emboitant le pas de Nicole Garcia. Je n’ai jamais vu ce film. C’est Garçon ? Question numéro 1 : Nom du film, nom du réalisateur, année. C’est quelle année Garçon ? Je devrais le savoir : Montand avait fait la couverture de Première. Question numéro 2 : quel compositeur signe la musique du film ? Question numéro 3 : quel est le premier film du réalisateur ? Je souffle la réponse à mon équipe : c’est Classe tout risques.
Troisième extrait : un film américain en noir et blanc. Je n’ai pas la moindre idée de ce que ça peut être. Question numéro 1 : Nom du film, nom du réalisateur, année. Question numéro 2 : De quel roman français ce film est-il l’adaptation ? Question numéro 3 : quel rôle joue le personnage qu’on vient de voir à l’écran ? J’en vois qui écrivent les réponses sur leur feuille. C’est l’impasse totale.
Ca a duré jusqu’à 22h30. On a vu des extraits des Chansons d’amour, de Un éléphant ça trompe énormément, de Paris brûle t-il ?, du Bossu et d’Orphée. J’ai souvent cherché la réponse dans le regard de mes compagnons de jeu et j’ai trouvé dans leurs yeux un miroir qui reflétait ma propre perplexité. Après que le quatorzième extrait ait été projeté, les organisateurs ont ramassé les copies. J’ai tremblé en entendant les résultats : les copies étaient distribuées de la plus faible note à la plus forte. Un instant, je me suis revu sur les bancs de l’école primaire.
Et j’ai hésité à changer de pseudonyme : L’usurpateur plutôt que Le superposeur. Car je me suis planté, souvent. J’ai affirmé que Classe tous risques était le premier Sautet alors que c’est faux4. J’ai soutenu que René Clair a réalisé Paris brûle t-il ? alors qu’il s’agit de René Clément. J’ai juré que c’était Un éléphant ça trompe énormément alors que c’était On ira tous au paradis. Un instant, je me suis vu rentrer chez moi comme dans un album de Lucky Luke : juché sur un rail, après avoir été trempé dans le goudron et les plumes.
Mais le pire, c’est que je risque de revenir.
C’est bien Julien Duvivier (1937).
Il s’agit de Fréhel.
Charles Boyer.
C’est Bonjour sourire (1955).

