Highway to elle
Ma libido sur le pavé.
Chaque fois que je rends visite à mes parents, je ne manque pas de retourner dans ce qui était ma chambre d’adolescent. Si mon père en a fait un bureau aujourd’hui, elle regorge encore de trésors. Comme la collection complète de L’Histoire de France en bandes dessinées ou deux reliures de Starfix.
Pendant 5 ans, Starfix a été ma bible. Le chainon manquant, dans ma vie d’abonné, entre Pif Gadget et Les Inrockuptibles. J’ai été membre de la Starforce, privilège qui me permettait d’accéder aux avant-premières le dimanche matin à l’Escurial, au métro Gobelins. C’est grâce à Starfix que j’ai commencé à voir des films en VO. C’est grâce à Starfix aussi que j’ai englouti tout mon argent de poche en photos d’exploitation et affiches de film. C’est grâce à Starfix enfin que j’ai découvert ce qu’est une passion : un lieu où la raison n’a pas raison d’être.
Numéro 12 : couverture Wargames. Sommaire : Rue Barbare / Les spéciaux de La Foire des ténèbres / La femme publique. Nous sommes en janvier 1984. Je viens d’avoir 13 ans. Et je découvre dans mon Starfix une photo de Valérie Kaprisky nue. Elle se tient droit, de profil, et cache son sexe avec ses mains. Elle porte aux pieds de très hauts escarpins en lamé. Et ma vie ne sera plus jamais la même. Dans ce magazine, que je peux feuilleter en présence de mes parents, il y a Valérie Kaprisky nue. Et aussi Valérie Kaprisky en train de se faire enfiler dans un couloir étroit par Lambert Wilson. Des années plus tard, je sortirai avec une fille qui était le portrait craché de Valérie Kaprisky sans m’en rendre compte.
Le prosélytisme de Starfix pour les films de Andrzej Żuławski demeure un mystère. Comment un magazine qui a encensé Clint Eastwood, Christopher Reeves, Harrison Ford ou Sean Connery 1 s’est-il retrouvé à propulser en une un portrait de Francis Huster la bouche déformée avec des lentilles jaunes (“Huster fait L’Idiot dans L’Amour Braque, Zulawski explique”). Et à réaliser, à quatre mois d’écart, deux couvertures sur le même film ? Comment un magazine qui n’a pas toujours été tendre envers le cinéma français (La lapidation publique de La nuit porte-jarretelles comme cas d’école2) a t-il pu laisser entre le loup Zulawski dans la bergerie ?
Je n’avais jamais eu la curiosité d’aller vérifier si l’enthousiasme de Starfix était justifié. De Zulawski, je n’ai vu que Possession (qui m’a toujours semblé être un remake de Répulsion) et L’important c’est d’aimer, que j’ai détesté. Pourtant, en sortant de chez mes parents, je n’ai qu’une envie : voir enfin La femme publique. Et découvrir le contexte de cette image découverte en janvier 1984 dans le Starfix numéro 12 et depuis tapissée à l’arrière de ma boite crânienne.
Dans La femme publique, Valérie Kaprisky vit de ses charmes. Elle pose nue pour un photographe qui lui demande de danser. Ce qui est amusant, quand on découvre l’extrait, c’est que l’actrice manque cruellement de grâce. Elle a beau être la brune le plus piquante des années 80, ce n’est pas Jennifer Beals. On est même très très loin de Jennifer Beals… Lors de la session photo, elle est pieds nus. Ce n’est que lors de la seconde session qu’elle apparait chaussée des fameux escarpins lamés. Dans ma cage thoracique, mon cœur bat à tout rompre : je vois enfin s’incarner sur le mur de mon salon la photo qui me hante depuis plus de 35 ans.
La scène, paradoxalement, est éphémère. Car le premier reflexe du photographe, en armant son appareil, est de lui demander de se déchausser (“Vous devriez enlever vos chaussures, vous êtes ridicule avec”). Exit les escarpins sur lesquels j’ai fantasmé toute ma vie. MAIS QUEL CON. NE L’ECOUTE PAS VALERIE. REMONTE SUR TES ESCARPINS S’IL TE PLAIT.
Et sinon, ça ressemble à quoi, La femme publique ? A un martinet avec lequel le spectateur se flagelle pendant toute la durée du film. Car il faut avoir des tendances masochistes pour aller jusqu’au bout. Huster en redingote, les cheveux blonds peroxydés et tirés en arrière : Spike dans Buffy contre les vampires. Lambert Wilson boit cul sec et pète le verre avec ses dents. Un peu plus tard, il fait une scène de jalousie en épluchant une banane. Plus tard, il se douche tout habillé en chantant “La vie en rose”.
Et Kaprisky dans tout ça ? Est-ce que c’est Zulawski qui la pousse dans le registre hystérique d’Adjani ? Elle n’est pas plus à l’aise dans la peau d’Isabelle que devant l’objectif du photographe. Je l’ai dévoré des yeux pendant tout le film (vous parlez à un garçon qui possède à la fois L’année des méduses et A bout de souffle made in USA en DVD) mais pas une seule fois, elle ne m’a ému.
Et avec la fille qui ressemblait à Valérie, comment ça s’est terminé ? Comme dans un film de Zulawski : mal.
Et aussi Peter Strauss dans Le Guerrier de l’espace mais ça, tout le monde l’a oublié.
Il y a 3 ans, je suis allé voir au cinéma La nuit porte-jarretelles pour tenter de comprendre les raisons de cet acharnement.

