Hôtel Deville
Et soudain, Dominique Sanda.
Capture d’écran : Dominique Sanda et Géraldine Chaplin dans “Le voyage en douce”
En deux ans, j’ai vieilli de dix ans. Le soir venu, je n’étais jamais chez moi. Je n’avais même pas jugé utile de faire poser une box internet dans mon deux-pièces : posséder la 4G sur mon téléphone me suffisait amplement. J’étais incollable sur le calendrier des concerts à la Philharmonie aussi bien qu’à l’Espace B. Sur la cheminée, les réservations pour les spectacles à venir s’entassaient. Je ne rentrais guère que pour dormir et prendre une douche avant de retourner travailler.
Deux ans plus tard, je ne sors plus que quand je suis invité, c’est à dire assez peu souvent. La majeure partie du temps, je suis recroquevillé dans un fauteuil trouvé dans la rue, un plaid sur les épaules, et j’enchaine les films. Parfois deux par soir quand je commence tôt. Mon appétit est insatiable. J’en délaisse complètement la musique. Où est-il, le garçon qui n’aurait pour rien au monde raté la première partie ? Il fait chauffer de l’eau pour sa tisane.
L’an dernier, j’ai découvert Filmo TV. Une plateforme de streaming légal dotée d’un patronyme ridicule1, pauvre au niveau éditorial mais dotée d’un catalogue de films de patrimoine inépuisable. Ceux qui sont mis en avant sur la page d’accueil ne sont jamais ceux qui m’intéressent. Mais l’arrière-boutique vaut la peine qu’on tire le rideau : le cinéma français des années 60, 70 et 80 y est très bien représenté.
Film TV a acquis récemment le catalogue de Michel Deville. Une fois n’est pas coutume, il est même mis en avant sur la plateforme. Je clique sur le premier film qui s’affiche : “Le voyage en douce”. Deux femmes décident de faire l’école buissonnière : sous prétexte de trouver une maison de vacances, elles quittent mari et enfants pour sillonner le Gard en voiture. Ce voyage n’est qu’un prétexte à mieux connaitre l’autre. Elles se racontent, à tour de rôle.
Le coup de génie de Michel Deville, c’est le casting : Dominique Sanda et Géraldine Chaplin. Leur complicité semble innée. Les échanges tournent autour du désir : souvenirs et phantasmes se mêlent. Parfois les deux femmes se lient pour remettre les hommes à leur place, comme ce garçon d’étage qui, à l’occasion du service du petit-déjeuner, reçoit une leçon de séduction (“Approche-toi tout doucement de la dame. Stop ! Maintenant, fais durer. Le plaisir, c’est ça : il faut qu’il dure. “). J’ai été totalement subjugué par Dominique Sanda : c’est comme si je la voyais pour la première fois au cinéma.
Impossible, après avoir vu “Le voyage en douce”, de trouver le repos. Il me faut un second Michel Deville dans la foulée. C’est “Benjamin, ou les mémoires d’un puceau”, récit dont l’action se déroule au XVIIIème siècle. J’ai des aprioris énormes sur les films en costume. “Barry Lyndon” est le Kubrick que j’évite à chaque fois. “Meurtre dans un jardin anglais” m’avait ennuyé quand je l’avais revu.
Deville ne s’est pas gêné : il a repris le casting de “Belle de jour”. Michel Piccoli / Catherine Deneuve / Pierre Clémenti. Difficile, quand on a connu ce dernier en psychopathe chez Buñuel, de le trouver crédible en innocent. Mais “Benjamin” est une farce et Deville sait s’y prendre. Si le personnage joué par Clémenti est inattendu, celui incarné par Piccoli est proche du “Don Juan” qui l’a rendu célèbre à la télévision française. Michèle Morgan , 30 ans après “Quai des brumes”, a encore les plus beaux yeux du cinéma français. Et j’ai eu des palpitations en reconnaissant Francine Bergé, la Catwoman du “Judex” de Franju.
Deux Deville et j’en suis fou. Il faut que je les vois tout : “L’ours et la poupée”, “Bye-bye Barbara”, “L’appartement des filles”, “Nuit d’été en ville”… et “Toutes peines confondues”, avec Patrick Bruel et Jacques Dutronc ? On en reparle.
Récemment abrégé en “Filmo”.

