"Il suffit d'un seul"
Où, bien que "La dernière séance" et la recherche d'un cimetière soient évoqués, le nom d'Eddy Mitchell ne sera pas prononcé.
Capture d’écran : Ellen Burstyn dans “La dernière séance” de Peter Bogdanovich.
J’ai à peu près 400 DVD empilés dans le couloir qui attendent d’être visionnés. Il suffit souvent d’une étincelle. En apprenant la mort de Peter Bogdanovich, je me suis souvenu que je n’avais jamais pris le temps de regarder “La dernière séance”, le film qui a lancé sa carrière. Je l’ai extrait des étagères et je l’ai posé bien en évidence sur la table basse.
La semaine dernière, j’ai déjà rendu hommage au réalisateur en organisant une séance à la demande de “La Barbe à papa”, film que je hisse au rang de chef d'œuvre. Un arnaqueur profite de la détresse de veuves éplorées pour leur fourguer des bibles personnalisées. Jusqu’à ce qu’il soit contraint de faire équipe avec une jeune orpheline… Scénario en or, riche en rebondissements et en seconds rôles (John Hillerman, inoubliable Higgins dans la série Magnum), “La Barbe à papa” est l’exemple par excellence du film intemporel et intergénérationnel. Quatre ans après “Easy Rider”, Peter Bogdanovich inventait le road-movie familial.
“La dernière séance”, tourné lui aussi en noir et blanc, est un film plus sombre. C’est la jeunesse américaine d’avant le rock’n’roll : au fin fond du Texas, on écoute de la country-music en jouant au billard, et le comble de la décadence pour un lycéen est d’aller boire une limonade chez une femme mariée. Le réalisateur a pris le pari de miser sur trois débutants : Cybill Shepherd (future partenaire de Bruce Willis dans la série “Clair de Lune”), Jeff Bridges (Futur “Dude” chez les frères Cohen) et Timothy Bottoms (La révélation de "Johnny Got His Gun”). Une garce, deux blancs-becs et des possibilités à n’en plus finir. Comme “La Barbe à papa”, le film est riche en rebondissements et en seconds rôles. Je n’ai pas vu passer les deux heures, et je me suis enfilé une heure supplémentaire de bonus.
Le documentaire figurant sur le DVD réunit les principaux protagonistes trente ans plus tard. Cybill Shepherd ne fait pas l’impasse sur son histoire d’amour avec le réalisateur (Pas de détails cependant sur le fait que Polly Platt, la femme de Bogdanovich, bossait comme costumière sur le film). Jeff Bridges confie que, dans les rues dans lesquelles “La dernière séance” a été tourné, on pouvait encore croiser les personnages qui avaient inspiré le roman original de Larry McMurtry. Jamais avare d’anecdotes, Bogdanovich évoque une discussion avec Orson Welles au sujet de la carrière de Greta Garbo. “N’est-il pas regrettable que, parmi les quarante films qu’elle a tourné, ne figurent que deux chefs d'œuvres ?”. “Il suffit d’un seul”, lui aurait répondu le réalisateur de “Citizen Kane”.
Aujourd’hui, je suis au seuil de la bascule. Même si j’achète encore des DVD et des Blu-Ray, j’ai de plus en plus souvent recours à des plateformes de streaming vidéo. Quand j’ai lancé le DVD de “La dernière séance”, j’ai trouvé le son un peu bas : j’ai cherché le film sur Filmo et sur Mubi, mais il était absent des deux plateformes. Si j’avais trouvé le film, je n’aurais jamais eu accès aux bonus. Que deviendront les bonus une fois que les DVD auront disparu ? Qui aura les clés du cimetière des scènes coupées ?

