Jours de Tonnerre
Je fais partie des cinglés qui, dans la barre de recherche de Vinted, tapent "François Truffaut" ou "Jean-Luc Godard".
J’avais écumé eBay, Priceminister, Leboncoin et Delcampe. Mais mon appétit était loin d’être rassasié. Alors, un jour de désœuvrement, j’ai fini par taper le nom de mes cinéastes favoris dans la barre de recherche de Vinted. A ma grande surprise, la plateforme n’était pas peuplée de spéculateurs qui, parce qu’ils ont conservé la VHS des Quatre Cents Coups, pensent détenir un trésor. Elle est plutôt fréquentée par des non-cinéphiles qui vident leurs placards.
Pour quelques euros, je trouve le jeu complet des fiches éditées par Canal + à l’occasion des 10 ans de la disparition de François Truffaut : 25 fiches recto-verso, une par film. 25 films ? Oui : Une visite et Histoire d’eau, ses premiers court-métrages, n’ont pas été oubliés. Et toute une série d’ouvrages dont je n’avais jamais entendu parler. Les orphelins de François, de Bernard Gheur. François Truffaut, le journal d’Alphonse d’Elisabeth Butterfly (préface Eva Truffaut). Je n’ai pas de rôle pour vous de Bruno de Stabenrath, acteur débutant dans L’Argent de poche. Et Le Petit Voisin de Jérôme Tonnerre.
Je prétends que le 11 octobre 1974, six heures du soir, à Paris, VIIIè arrondissement, âgé de 15 ans, je suis né. J’ai osé sonner chez François Truffaut.
Le début laisse présager le pire. Le meilleur est heureusement à venir. Car Jérôme Tonnerre comprend vite, s’il veut nouer une relation avec le réalisateur, qu’il doit rester à la bonne distance. Un soir, il entreprend d’attendre le cinéaste à la sortie d’un plateau de TV. Mais il sent sa présence inopportune : il ne réitèrera pas cette expérience. Cette amitié prendra la forme d’une correspondance. Après la disparition du cinéaste, Jérôme Tonnerre retrouvera dans les archives des Films du Carrosse les missives qu’il lui envoyait.
Je n’ai pas eu de mal à m’identifier à Jérôme Tonnerre. Car l’histoire de ma vie, c’est d’être fan. Et d’enjamber la frontière qui me sépare de mes idoles. J’ai sollicité l’attention de dessinateurs de bandes dessinées, de chanteurs, de photographes, de cinéastes. J’ai obtenu des photos dédicacées, des adresses, des rendez-vous. Parfois je me suis brûlé les ailes : mais je ne tombais que de la hauteur de mes illusions.
S’il prétend que François Truffaut a changé sa vie, Jérôme Tonnerre ne fait pas passer le cinéaste pour son meilleur ami. Il lui avait adressé une déclaration enflammée où il l’avait hissé au rang d’un père spirituel : il s’était fait gentiment remettre à sa place, François Truffaut lui expliquant qu’il n’avait déjà pas le temps de voir ses propres filles. Le fan et le réalisateur se sont connus sur une durée de dix ans : paradoxalement, c’est l’année où Jérôme Tonnerre a fait ses premiers pas en tant que scénariste que Truffaut a disparu. Il se souvient de leur dernière rencontre , à son bureau :
Le regard éteint, le sourire mécanique, les cheveux ras et blanchis m’accablent. Comme il a l’air vieux tout à coup.
Jérôme Tonnerre ne croit pas au hasard. Il voit partout des coïncidences. Il loue un studio sur le Côte d’Azur ? C’est l’immeuble dans lequel a été tourné une scène de La mariée était en noir. Il doit passer un scanner ? C’est le neurochirurgien qui a opéré Truffaut qui le reçoit. C’est au kiosque du métro Franklin-Roosevelt où Truffaut achetait tous les soirs Le Monde que Jérôme Tonnerre apprendra, un soir d’octobre 1984, à la page du carnet, la mort du cinéaste.
Pour tout fan de François Truffaut qui se respecte, Le Petit Voisin regorge d’anecdotes. Quand il signait, le cinéaste ne mettait jamais d’initiale à la première lettre de son prénom. Il semblait méconnaitre l’usage de l’accent circonflexe. S’il ne buvait jamais, il fumait des Montechristo. Le numéro de téléphone des Films du Carrosse était Alma 12-73. A 16 ans, François Truffait habitait au 33 rue de Navarin et écrivait au courrier des lecteurs de L’Ecran français. Il était amateur de calembours et de blagues potaches. La une de Libération, le lendemain de sa disparition, l’aurait-elle fait rire ? Le quotidien titrait : “Michaux est mort, Truffaut est mort”.
Mais ce qui m’a le plus étonné, c’est ce que je savais déjà. Que François Truffaut est mort à 52 ans. C’est à dire à mon âge.

