La Côte
Le cœur d’un lecteur des Inrockuptibles a ses raisons que la raison ignore.
En première année de fac, j’étais amoureux d’une brune baptisée Laurence. Parfois j’allais l’attendre le jeudi soir à la sortie de son TD et je la raccompagnais en bas de chez elle, rue de Mézières. Je lui avais enregistré une cassette de Marquis de Sade (Les albums venaient d’être réédités en CD). Une des rares fois ou j’avais été invité chez elle, j’avais constaté que la bande ne tournait pas à la bonne vitesse sur son radio cassette - nous n’étions décidemment pas en phase.
A la même époque, je fais la connaissance d’une autre Laurence. Découverte sur la couverture du numéro 5 des Inrockuptibles formule hebdo - t-shirt moulant floqué du logo de Superman. Laurence Côte partage avec Nathalie Richard et Marianne Denicourt l’affiche du nouveau Rivette, Haut Bas Fragile. Pourquoi Laurence plutôt que Marianne ou Nathalie ? Le cœur d’un lecteur des Inrockuptibles a ses raisons que la raison ignore. Vingt-cinq ans plus tard, je poste sur Instagram une capture d’écran de la scène où elle sort de chez Anna Karina et descend l’avenue Reille.
L’année après Haut Bas Fragile, Laurence Côte est à l’affiche des Voleurs de Téchiné. Au début du film, elle baise avec Daniel Auteuil dans une chambre d’hôtel. Un peu plus tard, on la retrouve dans la baignoire de Catherine Deneuve. Cette dernière lui confie : “Ce que j’ai toujours cherché chez un homme, je l’ai finalement trouvé avec toi”. Grâce au film de Téchiné, Laurence Côte remporte le César du meilleur espoir féminin en 1997. Elle semble promise à une carrière à la Juliette Binoche.
En faisant un tri parmi mes DVD, je retrouve Je règle mon pas sur le pas de mon père de Rémi Waterhouse. Que je confonds toujours avec Regarde les hommes tomber de Jacques Audiard - Jean Yanne est l’affiche des deux. Je l’ai acheté pour le revoir et je n’ai jamais pris le temps de le faire. Les objets ignorés depuis plus de 5 ans devraient s’évaporer, on y verrait plus clair sur nos étagères. Je suis sur le point de m’en débarrasser quand soudain j'aperçois son nom sur la jaquette : Laurence Côte.
C’est un film qui reprend la trame de La Barbe à papa de Peter Bogdanovich1. Avec des Campanile à la place des motels. Jean Yanne en arnaqueur au long cours. A ses côtés, un jeune premier déjà remarquable face à Jean Rochefort dans Barracuda : Guillaume Canet. Dans Je règle mon pas sur le pas de mon père, son personnage croise la route d’une jeune photographe, interprétée par Laurence Côte. Elle marche avec une canne. Son handicap la rend désirable : dans les couloirs d’un hôpital, elle se fait brancher par un interne libidineux. Jean Yanne recueille des informations sur elle : elle sera sa prochaine victime. A moins que, puisque le cinéma n’est qu’une suite de “ à moins que”.
En 1999, quand elle tourne dans Je règle mon pas sur le pas de mon père, Laurence Côte possède un CV plus qu’éloquent (Doillon, Godard, Desplechin, Rivette, Bonitzer... ) Guillaume Canet, lui, n’est qu’à sa sixième apparition à l’écran. L’avenir inversera cette tendance : le second va devenir omniprésent quand la première s’effacera au fur et à mesure. Après Je règle mon pas sur le pas de mon père, premier film touché par la grâce, Remi Waterhouse réalisera Mille Millièmes, avec Jean-Pierre Darroussin et Patrick Chesnais. Et disparaitra en 2014 à l’âge de 58 ans.
Et la Laurence de la rue de Mezières ? Je suppose qu’elle a depuis longtemps jeté à la poubelle la cassette de Marquis de Sade.
Qui est un des plus beaux films du monde, soit dit en passant.

