La mort cinéphile
J'ai pris le RIP en grippe.
Hier matin, je consulte le site de Libération pour vérifier qu’un hommage a bien été rendu à Alain Tanner – décédé dimanche, il s’est fait doubler par William Klein dans la rubrique nécro de la newsletter culture. Et c’est en cherchant Tanner que je découvre que Godard est mort.
Tanner / Klein / Godard. Trois cinéastes en trois jours, je ne savais pas la mort aussi cinéphile.
Aussitôt, je vois la même photo de Jean-Luc Godard postée à répétition sur Instagram, assortie soit d’un RIP soit d’un cœur noir, soit parfois des deux, comme si, à l’image de ces sociétés de livraison à domicile qui vous promettent vos courses en moins de dix minutes, il s’agissait également de rendre hommage à Jean-Luc Godard en le moins de temps possible.
Je suis désolé, mais rendre hommage, ça n’a jamais été enterrer le plus rapidement.
La photo en question – Godard déroulant un rouleau de pellicule 35mm – a une histoire. Elle est signée Philippe R. Doumic. Dans les années 60, ce jeune photographe a réalisé pour le compte d’Unifrance - organisme de promotion et d’exportation du cinéma français à l’étranger - plus de 15.000 clichés. Autant dire que son palmarès est éloquent : Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Chabrol, Jean-Pierre Melville, Jeanne Moreau, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Jean Rochefort, Brigitte Bardot, Jean-Louis Trintignant, Anna Karina, Marie-France Pisier… Tous ceux qui ont fait l’histoire du cinéma français ont un jour posé devant son objectif.
S’il a signé une série de portraits qu’on peut sans risque qualifier d’iconiques, Philippe R. Doumic demeure un anonyme. Il disparait en 2013 à l'âge de 85 ans. Il faudra attendre 2019 pour que ses clichés fassent l’objet d’une exposition et d’un documentaire. A l’occasion de la 50e édition du Festival La Rochelle Cinéma, en juillet dernier, j’ai découvert son travail. Maurice Ronet au volant de sa décapotable. Sami Frey de profil, la clope au bec. Claude Berri adossé à la DS, feuilletant le quotidien. Bertrand Blier imberbe, manipulant une bobine de film - certainement les rushes de Hitler, connais pas.
Dans le livre d’or, un connard a fait remarquer une erreur dans les cartels de l’exposition : Sami Frey orthographié “Samy Frey”.
C’était moi.

