La nuit du pinailleur
Près de trois heures avec Mitch.
Et alors, ton coffret La Nuit du chasseur, tu l’as regardé ou il prend la poussière sur la table basse ?
Et bien, figure-toi que non. Je n’ai pas encore commencé le livre de Philippe Garnier parce que toute mon attention a été requise par Laughton au travail, un documentaire de 160 minutes constitué uniquement de scènes alternatives de La Nuit du chasseur. Plus précisément : de scènes où le réalisateur reprend les comédiens jusqu’à obtenir d’eux EXACTEMENT ce qu’il veut.
En 1954, Charles Laughton, acteur et comédien émérite, dirige son premier long-métrage : La Nuit du chasseur. Un petit rappel du casting : Robert Mitchum (Qui sort du tournage de La Rivière sans retour avec Marilyn Monroe), Shelley Winters (Nominée aux Oscars quelques années plus tôt pour Une place au soleil), l’immense star du muet Lilian Gish (au générique de la plupart des Griffith) ainsi que… deux enfants de 11 et 5 ans. Autant dire qu’il y a des sensibilités très différentes à gérer.
Laughton s’est fait connaitre pour son amour du verbe. Il a effectué plusieurs tournées aux USA où il ne faisait que lire en public. Des comédiens, il sait exactement ce qu’il attend. Alors il va les faire recommencer, jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction. Le ton, le texte, la respiration entre les mots. Parce que la pellicule est chère, les prises s’enchainent. A la suite. Sans clap entre deux.
Le matériel auquel le réalisateur de Laughton au travail a eu accès est exceptionnel. Car toutes les prises du film ont été conservées. L’impression d’immersion est totale. L’effet est comparable à celui de découvrir The Beatles : Get Back, le documentaire fleuve de Peter Jackson. On est là, en 1954. Laughton dirige sous vos yeux un film qui va être un échec commercial. Et être réévalué 50 ans plus tard pour devenir un des chefs d’œuvre du 7ème art.
A chacun, Laughton s’adresse en mettant les formes nécessaires, et encore plus quand il s’agit d’un enfant. Il est d’une précision diabolique, comme quand il demande à son jeune acteur de 11 ans de trembler des lèvres. Et lui précise, quelques secondes plus tard : “Pas la lèvre du bas, celle du haut”. A Shelley Winters, il recommande : “Sois séraphique1”. A Mitch, qui s’apprête à commettre un geste irréversible : “La main rigide comme l’acier”.
Laughton au travail comporte aussi son lot de scènes surréalistes. Comme quand la très jeune comédienne Sally Jane Bruce (5 ans à l’époque du tournage) se moque de Robert Mitchum parce qu’il ne connaît pas son texte.
Evidemment, le documentaire aiguise l’appétit. Car la liste des films pour lesquels j’aimerais avoir accès aux coulisses est sans fin.
Les répétitions de la scène de la pelle avec Bernard Menez dans Le Chaud Lapin. Les essais de Paul Préboist dans A nous deux de Claude Lelouch. Les différents entrées de Marthe Villalonga sur le cours de tennis dans Un Eléphant, ça trompe énormément. Les prises alternatives de Claude Piéplu dans Calmos (“Si je vous dis Maquis, qu’est-ce que vous me répondez ?”).
Ne me dites pas que tout ça a disparu.
Littéraire. Qui évoque les séraphins et les qualités qu'on leur prête (suavité, pureté, immatérialité) : Chanteurs aux voix séraphiques.


