Le berceau
La messe le dimanche à 10h, boulevard de Port-Royal.
J’ai toujours un pincement au cœur chaque fois que je passe en vélo devant l’Escurial Panorama. Car c’est là que tout a commencé, en janvier 1985.
En janvier 1985, je lis Starfix depuis quelques numéros. En tant qu’abonné, j’ai droit à certains privilèges. Dont celui de pouvoir assister aux avant-premières du dimanche matin à l’Escurial Panorama, 11 bd de Port-Royal, métro Gobelins. Le mois dernier, mon expédition un samedi après-midi dans les bureaux du magazine, pour retirer ma carte de la Starforce (l’indispensable sésame pour pénétrer dans l’enceinte sacrée), s’est soldée par un échec : je n’ai pas pu assister à l’avant-première de Gremlins1. Mais pour celle de Philadelphia Experiment, j’ai pris mes précautions.
Nous sommes le 13 janvier. Il y a trois semaines, j’ai eu 14 ans. J’ai mis mon réveil un dimanche matin, chose totalement inédite. Je suis sorti de mon périmètre de sécurité pour m’aventurer dans le XIIIè arrondissement. Dès que les premières images sont apparues sur l’écran panoramique, je me suis pincé les lèvres : Mince, le film est V.O. Il va falloir que je me tape les sous-titres.
Qu’est-ce ce qui se passe pendant Philadelphia Experiment ? N’en gardant aucun souvenir, je dois me fier à Wikipedia : En 1943, la marine américaine expérimente à Philadelphie une innovation destinée à faire disparaître les bateaux alliés des radars ennemis. Lors d’un test, un incident survient : deux matelots, David et Jim, sont projetés en 1984. Michael Paré, qui avait enchainé Eddie and The Cruisers et Les Rues de feu, était alors en pleine ascension2. Nancy Allen, martyrisée par John Lightgow à la fin de Blow Out, avait déjà trouvée sa place dans le cœur des amateurs de blondes aux cheveux bouclés. Quant au réalisateur Stewart Raffill, j’ai du mal à trouver parmi sa filmographie un autre long-métrage dont j’ai seulement entendu parler.
Qu’est-ce qui s’est passé pendant Philadelphia Experiment ? Le déclic s’est produit. Avant d’entrer dans la salle, je n’avais jamais assisté à une projection en version originale. Après cette séance, je n’irai plus voir que ça. C’est comme si, en moins de deux heures, j’avais appris la maitrise d’une langue étrangère.
Heureusement, il y a eu des avant-premières Starfix plus marquantes. Celle de Razorback le mois suivant. Alphabet City ? Aucun souvenir. Emotion à son comble par contre lors de celle de Terminator : découvrir le film le plus attendu de l’année trois jours avant les autres. TROIS JOURS AVANT LES AUTRES.
L’avant-première de Philadephia Experiment était annoncée dans le numéro 21 de Starfix. Sommaire : Cotton Club, le nouveau Coppola, SOS Fantômes, les effets spéciaux, Gremlins, Noël selon Spielberg. Edito : “Rencontre d’un type éternel”. Sur la photo, Steven Spielberg marche à côté François Truffaut, qui porte sous le bras une veste qui semble sortir de chez le teinturier. Extrait :
Truffaut, de toute façon, est déjà dans ce numéro, comme il sera dans d'autres numéros de Starfix : dans toutes ces interviews où acteurs et réalisateurs citent, spontanément, son nom et son œuvre... John Hurt évoque cette époque de sa vie où, jeune acteur, il rêvait du jour où le cinéma anglais pourrait faire des films "comme Jules et Jim". Wolfgang Petersen, le réalisateur allemand à qui l'on doit Le bateau et L'histoire sans fin, se rappelle ses années de formation où il avait pour "héros" Truffaut. Willem Dafoe, interprète des Rues de feu, parle de la manière dont l'œuvre de Truffaut a "traumatisé" le cinéma mondial.
Le mois où je m’éveillais au cinéma en version originale, Starfix célébrait avec retard la disparition de François Truffaut.
Marqué par cet échec, j’écris au courrier des lecteurs de Starfix. Ma lettre est publiée dans le numéro suivant. Pour une raison dont je n’aurais jamais l’explication (Volonté de préserver l’anonymat des lecteurs ? Erreur de maquette ?), elle est signée Philippe Dumez, qui deviendra mon nom de plume dix ans plus tard.
Spoiler : Philadelphia Experiment est peut-être aussi son zénith.

