Le fiché
La pierre, c'est dépassé. L'intercalaire à options multiples, c'est le futur.
C’est Gilles Verlant qui, tous les ans, jouait les lanceurs d’alerte : il vous informait par courrier électronique qu’à l’occasion de la brocante annuelle de Saint-Cloud, son épouse tiendrait un stand. Et puis Gilles Verlant est mort, et j’ai perdu l’occasion d’aller chiner à Saint-Cloud. Jusqu’à ce que l’application Brocabrac, après que j’ai fait chou blanc rue des Morillons samedi dernier, me signale l’évènement. LA première édition depuis deux ans de Toutocoto, une des plus grosses brocantes d’Ile-de-France. Saint-Cloud est à une demi-heure de vélo du XVème. C’est le plus beau week-end depuis le début de l’année. N’écoutant que l’appel de la chine, je bondis sur mon Rockrider 3001.
En traversant Boulogne, j’aperçois un visage familier : c’est celui de Jean Gabin. Le musée des années 30 lui consacre une exposition. Je prends l’affiche en photo : étape obligée de cette après-midi qui s’annonce sous le double signe de La Bête Humaine et de La Belle Equipe.
Autre visage familier en arrivant à Saint-Cloud : celui de Pierre Richard sur la pochette du 45 tours de la bande originale des Malheurs d’Alfred. Je n’aurais pas besoin de négocier son prix : 1 euro. Je n’ai pas la même chance pour le DVD de Under The Cherry Moon, film que j’ai prêté sans qu’il me soit rendu : le vendeur ne veut pas descendre en dessous de 5 euros. 5 euros pour un DVD sur un vide-grenier en 2022 ? Parfois il pleut en avril, parfois je me sens si triste, mais pas au point de dépenser 5 euros pour revoir Under The Cherry Moon.
Un jeune homme m’alpague avec un livre de blagues. Il a attiré mon attention sur son stand, sur lequel j’aperçois un classeur de fiches de Monsieur Cinéma. C’est un beau lot : il contient tous les intercalaires d’origine, et un certain nombre de mes films préférés. J’implore sa clémence : je vais devoir le trainer en VTT sur plus de 10 kilomètres. A 3 euros le classeur, encore une fois, pas de négociation nécessaire. Je le glisse dans un tote bag que je suspends à mon cou, et je reprends la direction de Boulogne. Musée des années 30, 28 avenue André-Morizet. J’espère qu’il y a un vestiaire.
Par ce samedi après-midi ensoleillé, il n’y a pas foule au musée. Une immense photo tirée du Jour se lève accueille les visiteurs. Plein tarif : 7 euros. L’expo s’ouvre sur une photo de Jean Moncorgé dans sa blouse d’ouvrier à Mériel (95). Cheveux coiffés en arrière et bien dégagé autour des oreilles, il n’est pas encore Gabin. Mais il a déjà une gueule. Il a 19 ans.
Des affiches, des photos mais aussi des vêtements. La veste à carreaux de Maria Chapdelaine, l’imperméable du Clan des Siciliens. Vous pouvez me laisser ici, je fermerai en partant, merci. Sur une affiche américaine : « Jean Gabin… He can do more with one glance than most stars can with ten pages of script”. C’était l’époque où on ne comptait pas sur les influenceurs pour trouver des phrases d’accroche. La une de Point de Vue Images du monde rappelle son mariage avec Dominique Fournier en 1949 : il l’épouse en troisièmes noces, ils auront trois enfants.
Je traverse Paris avec la boite de fiches de Monsieur Cinéma autour du cou. Mais la récompense est à la hauteur de l’épreuve. Surtout que la boite comprend le courrier original envoyé aux nouveaux souscripteurs : “Admirez tout à loisir le contenu de ce premier envoi, jugez et appréciez les photos et les textes que vous propose une équipe de cinéphiles célèbres, puis, grâce aux 26 intercalaires à options multiples joints au coffret, classez vos fiches à votre convenance. Placez maintenant votre élégant coffret sur un des rayons de votre bibliothèque et voyez avec satisfaction qu’il s’y intègre parfaitement.”
Les fiches de Monsieur Cinéma ont été lancé en 1976. 16.000 fiches ont été produites jusqu’en 2014. En 2022, elles sont de retour ; on peut d’ores et déjà commander en ligne celles de 2021, mais aussi se procurer les fiches manquantes au tarif de 0,80€ l’unité. Sur Priceminister, lefevre1981 se sépare de sa collec. 500 euros, avec 80 euros de frais de port. Alors que le spectre de l’inflation se dessine à l’horizon, je crois que j’ai bien fait d’investir.
Prononcer “Rockrider Three-Hundred”, bien évidemment

