Le reflet dans la page
Si tu ne viens pas au vide-grenier, le vide-grenier viendra à toi.
Samedi dernier, je remonte la rue Léon Frot vers 11h00 à la recherche de queues de crevettes et de lait de coco. Quand soudain un attroupement. Dix, vingt, trente cartons de livres abandonnés dans la rue. Tout autour de moi, des visages perplexes, des dos penchés et des questions : A qui appartenaient ces livres ? Pourquoi ont-ils été abandonnés dans la rue ? Et est-ce qu’on peut se servir ?
Il y a ENORMEMENT de livres. Anciens pour la plupart. Très bien conservés. C’est la bibliothèque d’une vie. Beaucoup de titres en rapport avec la psychanalyse et la philosophie. Ce n’est peut-être pas la peine que je perde du temps. Et soudain, déjà déballé mais aussitôt délaissé, Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard. C’est le signal que j’attendais pour plonger la tête la première.
Comme c’est le cas à chaque fois, il faut prendre des décisions instantanément. Cette collection de la revue Fluxus, je la prends ou je la laisse ? Pasolini et la mort, de Giuseppe Zigaina, aux éditions Ramsay ? Guitry intime par Fernande Choisel, sa secrétaire ? Manuel du parfait célibataire par Jean-Marie Proslier ? Questions au cinéma par Jean-Louis Bory ? Le collier de Ptyx, ciné-roman de Nelly Kaplan ? Mais aussi : le premier volume du journal de Jean Cocteau. Le Festin nu de William Burroughs. Le Colloque de Tanger - Burroughs / Gysin, paru chez Christian Bourgeois. Je ne dois surtout pas perdre de vue que je suis sorti en annonçant que je m’occupais du déjeuner.
Sitôt les queues de crevettes précipitées dans le lait de coco, je détaille le contenu de mon tote-bag à la recherche d’indices. A l’intérieur des Ecrits de Jacques Rigaut, un billet de première classe émis par la RATP. Pas validé par un automate : poinçonné à la main1. L’exemplaire du Collier de Ptyx est dédicacé par Nelly Kaplan. Mais la personne qui s’est séparé de cette encombrante collection a pris soin de la rendre anonyme. Sur la page de garde, le nom du destinataire a été soigneusement découpé. A l’intérieur du Manuel du parfait célibataire, le patronyme inscrit par Jean-Marie Proslier a été rayé au feutre noir. Mais il apparait quand on retourne la page. Je prends en photo le verso, et j’inverse l’image. En jouant avec le contraste, je découvre un prénom et un nom.
Le propriétaire de cette collection était journaliste. Chroniqueur à L'Express, puis au Nouvel Observateur. Sa biographie fait état d’un décès en 2003. A partir de là, ce ne sont que des supputations. Au décès de son épouse, les enfants se sont-ils décidés à vendre l’appartement ? Mais pourquoi avoir abandonné cet héritage encombrant ? La Ressourcerie de la rue du Chemin Vert était à quelques centaines de mètres. La boutique Oxfam de la rue Saint-Ambroise à peine plus loin.
Et les queues de crevette dans tout ça ? Plongé dans mon enquete, je les ai faites trop cuire.
Jean-Christophe m’écrit dans l’après-midi : “Le ticket est parfaitement raccord avec la date de parution du livre”.

