Les dessous d'un Etrange Voyage
Attention SPOILER : si tu n'as pas vu Un Etrange Voyage d'Alain Cavalier, certains ressorts de l'intrigue sont dévoilés ci-dessous.
Il y a 5 ans, j’ai eu la chance d’assister à une projection de Un Étrange Voyage en présence d’Alain Cavalier. Si c’était la troisième fois que je voyais ce film, c’était par contre la première fois que j’avais l’occasion de le découvrir en salle. Je n’avais pas encore le réflexe d’enregistrer les échanges avec le public, mais j’ai pris des notes tout le long de la soirée. Pour créer un miroir à l’entretien que je vous ai proposé la semaine dernière, je les ai remises en forme.
Un Étrange Voyage est un film écrit à quatre mains par Alain Cavalier et sa fille Camille de Casablanca, qui n’était âgée à l’époque que de 20 ans. Le but de cette collaboration artistique était d’abord de resserrer leurs liens. C’était la première expérience cinématographique de Camille, aussi bien en tant que scénariste qu’en temps que comédienne : la jeune fille se destinait alors à intégrer l’ENA.
Un Étrange Voyage a été produit par le couple Yves Robert-Danielle Delorme. Il a été réalisé avec des moyens modestes, ce qui explique que pratiquement tout ce qui a été tourné figure au montage : il n’y a pas de “scènes coupées”. Le scénario s’inspire d’un fait divers sur lequel Alain Cavalier était tombé en lisant France-Soir : une famille japonaise visite les principales capitales d’Europe. Lors d’un voyage en train vers Paris, la mère disparaît. Le mari et les deux fils restent une dizaine de jours à Paris, le temps que l'enquête ait lieu. Mais la mère n’est pas retrouvée. La famille doit rentrer au Japon pour rouvrir la pâtisserie dont elle est propriétaire. L’un des deux fils revient en France élucider ce mystère. D'après des témoignages recueillis dans le train, il établit approximativement à quelle distance de Paris sa mère a disparu. Il entreprend alors de remonter à pied le long de la voie. Et finit par retrouver son corps.
Alain Cavalier est inspiré par ce fait divers : sa mère vieillissant, il pense que mettre en image cette histoire la préparera à l’idée de sa disparition en même temps que l’exercice l'endurcira. Alain Cavalier propose le rôle principal au comédien Jean Rochefort après avoir appris que celui-ci avait perdu sa mère six mois plus tôt - les deux hommes ont le même âge1. Pierre, le personnage interprété par Jean Rochefort surnomme sa mère Gino, qui est le diminutif de Geneviève, le prénom de la mère d’Alain Cavalier. Quand elle a vu le film, la mère d’Alain Cavalier a reproché à son fils de l’avoir fait résider dans un pavillon, trop modeste à ses yeux. Contrairement au personnage du film, la mère d’Alain Cavalier s’est illustrée par une longévité exceptionnelle puisqu’elle est décédée à l'âge de 97 ans.
Pierre restaure des tableaux : Alain Cavalier a choisi ce métier car sa représentation à l’écran est aussi simple que immédiate. Au début du film, Pierre boit une Kanterbrau dans un verre à pied “Chez Armand”, avant d’être victime d’un étourdissement : j’ai longtemps cherché l’adresse de ce bar, avant que Martin ne finisse par reconnaitre la rue Torricelli, dans le XVIIè. Il visite ensuite sa fille Amélie à l’hôtel Régent (devenu aujourd’hui Regent’s Garden), rue Pierre Demours, situé à une centaine de mètres de la rue Torricelli.
A la sortie de son examen, Amélie est prise à partie par des sympathisants d’extrême droite, qui viennent se payer “la petite pétroleuse” (surnom des femmes affiliées à la Ligue Communiste Révolutionnaire) : il s’agit encore d’une anecdote d’inspiration autobiographique puisque la comédienne était proche à l'époque des mouvements d'extrême gauche - C’est d’ailleurs dans le but de dynamiter les institutions “de l’intérieur” qu’elle couvait le projet d’intégrer l’ENA. Devenue réalisatrice, elle réalisera des années plus tard un documentaire sur Olivier Besancenot, à l’époque où la Ligue Révolutionnaire devient un parti2.
Au début de leur Etrange Voyage, Pierre et Amélie prennent le train jusqu’à Troyes, puis décident de rentrer à pied en longeant la voie ferrée. Le train marque deux arrêts : Nogent-sur-Seine et Romilly-sur-Seine. Alain Cavalier a confié que le film n’a pas été tourné exactement là où il est censé avoir lieu, puisqu’il a été filmé sur la ligne Paris-Bâle. Je ne suis jamais allé à Troyes : je suis incapable de dire si la gare ressemble encore à celle dans laquelle le film a été tourné et s’il serait possible de refaire le plan où le père et la fille, depuis le bout du quai, s’engagent sur la voie. Mais d’après ce que j’ai pu voir sur internet, le bâtiment possède encore cette grande toiture en verre caractéristique.
Je me suis demandé, tout au long du film, s’il me serait facile, si je partais de Troyes, de retrouver les lieux du tournage. Le tunnel sous lequel les héros manquent de trouver la mort, le pont suspendu au-dessus de la rivière sur lequel Amélie trouve une hirondelle morte “encore toute chaude”, le café où Pierre commande un Viandox…Pierre et Amélie longent à un moment un virage dont les murs sont protégés par des filets, pour éviter les chutes de pierre. C’est à cet endroit qu’ils rencontrent un préposé à vélo qu’Amélie embobine en lui expliquant qu’elle et son père réalisent des photos : il est interprété par le comédien Roland Amstutz. Alain Cavalier est rongé par la culpabilité à son sujet, car le comédien s’est donné la mort en se jetant sous un train dans un virage, à un endroit similaire à celui où il apparaît dans le film.
Après une dispute avec son père, Amélie explique qu’elle a besoin d’être brimée, sinon elle est insupportable. Alain Cavalier, lors de sa rencontre avec le public, a raconté que les rapports entre l’acteur et l’actrice étaient très tendus au début du film, Camille de Casabianca reprochant à Jean Rochefort de prendre trop de libertés par rapport aux dialogues contenus dans le script. La tension a fini par exploser le jour où le comédien a remis en place la débutante devant toute l’équipe du film. L’incident clos, le tournage a pu reprendre dans la bonne humeur : Jean Rochefort venait de faire l’achat d’une paire de Pataugas qui allait rendre ses trajets quotidiens le long de la voie ferrée beaucoup plus agréables.
Deux signaux annoncent la fin du film : un plan fixe dans un couloir désert, après une scène où Pierre fait un cauchemar, et la présence d’un simple d’esprit le long de la voie - c’est un personnage qu’Alain Cavalier avait rencontré lorsqu’il a fait les repérages pour le film et qu’il a eu l’idée d’intégrer au scénario. Lors de la rencontre avec les spectateurs, le réalisateur a rappelé la responsabilité particulière dont il se sent investi quand il fait jouer des non-professionnels à l’écran, car il sait très bien dans quel but il les emploie alors qu’eux n’en ont pas la moindre idée.
Lors de la scène finale, Amélie réclame à son père un verre de vin. C’est la seconde fois qu’on la voit boire de l’alcool pendant le film. C’est avant la grande tirade du train - une tirade qui s’inscrit dans un contexte particulier, puisque j’ai revu le film en pleine période de grève des cheminots (“La résistance, résister, ça m’a toujours passionné”). Cavalier fait dire à Pierre qu’il a peur de l’avion, et c’est évidemment autobiographique : c’est la raison pour laquelle le réalisateur ne s’est jamais rendu au Japon.
Pour Alain Cavalier, il semblait impossible que le film se termine sans que l’énigme par lequel il s’est ouvert soit résolue - il a cité Une femme disparaît de Hitchcock à titre d’exemple. Camille de Casabianca a proposé que son personnage dénoue l’intrigue. Après que la vérité lui ait été révélée, Pierre craque - cette scène ne faisait pas partie du script et Jean Rochefort l’a improvisé au tournage. Le film se termine par la voix de Pierre appelant sa mère répercutée par l’écho : il s’agit là encore d’une improvisation, car c’est en notant qu’il y avait de l’écho sur un des lieux du tournage que Jean Rochefort a eu l’idée de jouer avec.
Jean Rochefort était né en 1930, Alain Cavalier est de 1931.
C’est parti, en 2009

