Les états d'Anne
W ou le souvenir d'une jeunesse en noir et blanc.
Qui m’a fait découvrir Jeune fille ? C’est certainement Tony. Je venais de visionner Au hasard Balthazar et j’étais mûr pour la découverte du roman d’Anne Wiazemsky. Quarante ans après le tournage du film de Robert Bresson, l’actrice se souvient que sa destinée a été bouleversée par une proposition inédite : devenir, alors qu’elle était encore lycéenne, l’héroïne du nouveau film du réalisateur de Pickpocket, Un condamné à mort s’est échappé et d’autres chefs d’œuvres du cinéma français d’après-guerre.
Anne Wiazemsky n’a pas fait partie de ces actrices désœuvrées qui, au crépuscule de leur carrière, publient leurs souvenirs : Jeune fille est loin d’être son premier livre puisqu’elle a commencé à publier, 10 ans plus tôt, des ouvrages d’inspiration autobiographique, régulièrement salués par des prix. Avec Jeune fille, elle débute en 2007 une trilogie autour de deux expériences cinématographiques très fortes : être successivement, et sans l’avoir vraiment cherché, la muse de Robert Bresson (avec qui elle n’a tourné qu’un seul film) et celle de Jean-Luc Godard (dont elle a été l’épouse entre 1967 et 1969, et avec lequel elle a tourné 8 films).
Le visage d’Anne Wiazemsky est moins connu que celui d’Anna Karina ou celui de Delphine Seyrig. Elle a pourtant été au cœur d’une époque où tout semblait encore possible : s’inscrire à Nanterre, trainer avec Cohn-Bendit, tourner dans La Chinoise, répondre à l’invitation de Pier Paolo Pasolini, assister à la création de “Sympathy for the Devil”… Un recueil de photographies publié chez Gallimard en 2012 offre un parfait complément à la trilogie : on y surprend Jean-Luc Godard à la plage lisant Le Monde1, Mireille Darc entre deux prises de Week-End, Raoul Coutard, Jean-Pierre Léaud, Jeanne Moreau sur le tournage de La Mariée était en noir… mais aussi DA Pennbaker, le Jefferson Airplane en concert, les Stones en studio, Terence Stamp…
La richesse de cette trilogie est liée aussi bien à la précision des souvenirs qu’au recul dont bénéficie l’auteur. Car Anne Wiazemsky écrit 40 ans après les faits. L’émotion est toujours présente mais il n’y a pas trace d’un règlement de comptes. L’écriture est pudique, respectueuse, modeste.
J’ai régulièrement racheté les livres d’Anne Wiazemsky pour les offrir à mon tour. Je les ai eu en double, parfois en triple, portant une attention démesurée à des détails stupides (Ah, le bandeau d’origine avec la photo de Michel Le Tac !). Et je me suis mis à couver un projet un peu fou : trouver, un jour, un Anne Wiazemsky dédicacé.
C’est devenu un reflexe. Chaque fois que je croise un Wiazemsky d’occasion, je l’ouvre. Je finirai bien, un jour, par trouver la perle.
La quête a pris fin hier. Paradoxalement à une centaine de mètres de mon domicile. Sur les conseils d’un immense bibliophile devant l’éternel, je visitais une nouvelle adresse, Le Bibliovore, 25 rue de Vaucouleurs (très actif sur Instagram). Il m’attendait dans le bac à 3 euros.
Je découvre la signature d’Anne. Qui donnerait du fil à retordre à un graphologue. Le nom de famille, en particulier. Le W n’est pas réalisé d’une seule foulée. Passé le z, c’est un très grand trait qui court jusqu’au y. L’ensemble est très énigmatique. C’est presque un alphabet inconnu.
Anne Wiazemsky est décédée en 2017. Libération lui a t-il consacré sa couverture ? France Culture avait réalisé un feuilleton d’après Jeune fille. On ne peut plus l’écouter : les droits ont expiré. Deux ans après la mise en ligne ? On peut encore entendre sa voix dans un Hors-Champs que Laure Adler lui a consacré.
Rien que cette photo justifie l’achat du livre.


L’un de mes plus émouvants souvenirs de portraits