Les Griffith de la nuit
Les films de 1916 n'ont pas dit leur dernier mot. Les franc-tireurs de l'underground parisien non plus.
Salle Henri Langlois, 23h10. De gauche à droite : Quentin Rollet, F.Lor, Jérôme Lorichon, Emmanuelle Parrenin.
Et toi, c’est quoi ton film de l’année ? Et ton concert de l’année ? Dans quelques jours, ça va cracher du top 10 à en veux-tu en voilà. Je n’aurais pas à me creuser la tête très longtemps, car mon film de l’année est aussi mon concert de l’année.
Pourtant j’hésitais. Sur mon agenda, deux évènements se faisaient concurrence à la date du 22 novembre. Les éditions du Gospel fêtaient leur premier anniversaire à l’International. Soit à deux rues de chez moi. Marie Delta était de la partie. Et pourtant, j’ai pris le chemin de la Cinémathèque. Soirée d’ouverture du cycle Griffith. D. W. Griffith, tu ne connais pas ? Moi non plus, je n’ai jamais vu un film de lui. Mais l’affiche est attirante : ciné-concert sur Intolérance avec la crème de l’underground parisien : Emmanuelle Parrenin, F.Lor , Jérome “Sean Berg” Lorichon et Quentin Rollet.
Ca n’était pas gagné d’avance. L’an dernier, les mêmes (moins une) investissaient la Marbrerie à l’occasion de la sortie d’un album réalisé en commun : Scaring The Mice For Revenge. J’avais eu l’occasion d’apprécier chacun des musiciens dans leur formation respective, mais je n’étais pas tombé sous le charme de leur réunion. La souris avait accouché d’une souris.
J’ai sous estimé le temps nécessaire pour me rendre à la Cinémathèque. A quelques minutes du début de la représentation, il ne reste que quelques places dans les derniers rangs. Intolérance n’a jamais été projeté salle Henri Langlois. C’est une copie 35mm prêtée par le MoMA. Je ne sais pas que l’œuvre date de 1916 et qu’elle dure près de trois heures.
Le film est d’une prétention folle puisqu’il met en parallèle la passion du Christ, la chute de Babylone, la nuit de la Saint-Barthélemy et une affaire criminelle au début du XXème siècle. L’image d’une mère berçant son enfant sert de transition entre les époques. Attendri par une demi-heure de dos crawlé et une heure trente de vélo, je pique du nez plusieurs fois pendant la première heure. Je vacille comme j’ai vacillé au début de Killers of the Flower Moon. Les films de plus de 2h30 ne me réussissent plus passé 20h1.
Et pourtant ce qui se déroule devant mes yeux fatigués est tout bonnement incroyable. Décrié en son temps, Intolérance est un film d’une incroyable modernité. Le montage est dynamique. La narration est périlleuse. Les décors sont à couper le souffle : la reconstitution de Babylone est un émerveillement. Tous les intertitres ressemblent à des noms d’albums de post-rock : “In our behalf seize thou now the burning sword”, “The mighty man of valor and his legion oppose the threatening tide”, “The feast of Belshazzar”, “Upon the doorways of the Hughenots, the chalk of doom”.
Sachant qu’il s’agit ici d’un marathon (165 minutes) et pas d’une course d’obstacles, le supergroupe qui accompagne la projection ménage ses effets. La ligne mélodique est à chaque fois crée par le synthétiseur. S’y greffent, selon les séquences, la harpe, la basse, la clarinette, la guitare, la vielle. Parfois une mélopée entonnée par Emmanuelle Parrenin. Jérome Lorichon, assis en tailleur pendant près de trois heures, semble être le chef d’orchestre de l’ensemble. Son travail à l’image est sidérant. On tutoie les grandes heures du label Constellation. Me sera t-il possible de revoir Intolérance sans cette bande son jouée en live ? Non, il faut un disque et une série de dates supplémentaires. La Grande Salle de la Coursive, à La Rochelle, en soirée de clôture du prochain FEMA. La Cité de la Musique à la rentrée 2024, pas moins.
La fin du film est poignante. Car les images de ce canon qui pilonne une ville véhiculent, le jour où une trêve semble se dessiner à Gaza, une émotion particulière. Un cortège d’anges descend du ciel. “And perfect love shall bring peace forever”.
Une fois rentré de la Cinemathèque, je me rends compte que j’ai une copie DVD de Intolerance chez moi. Coffret Le cinéma du Monde, série 6. Ce film qui m’attendait dans le couloir, je suis allé le voir à plus de 3 kilomètres de mon domicile. Y retournerai-je ? Pour pasticher François Simon : oui2.
J’ai par ailleurs très bien tenu à la séance du matin de Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles.
Prochains ciné concerts à la La Cinémathèque française: samedi 25 novembre, 19h : LES DEUX ORPHELINES Musique : Vega Voga & La Mverte. Dimanche 26 novembre, 17h15 : A TRAVERS L'ORAGE Musique : Nova Materia. Dimanche 26 novembre, 20h30 : LE LYS BRISÉ Musique : Ben Shemie, Alexandra Grimal, Yuko Oshima.

