Les paradis perdus
Dans ma veste de soie rose, je déambule morose.
Ca commence par un sms de François à 20h27 : Ca te tente de venir voir Voulez-vous dansez avec moi ? de Michel Boisrond demain soir à Saint-Ouen ? Je demande à en savoir plus. Séance privée chez un particulier qui possède un projecteur 35 mm.
Le cercle des amateurs de 35 mm est aussi restreint que secret. C’est un format pour lequel il n’y a jamais eu marché officiel, mais des copies en fin d’exploitation ont été sauvées de la destruction et circulent depuis entre initiés. Comment les trouve t-on ? A quel prix ? Et dans quel état ? Une séance sur pellicule, à l’heure du Blu-Ray 4K, est une proposition irrésistible. Comme le chantait Christophe, qui était lui-même collectionneur de copies clandestines : “Peut-être un beau jour voudras-tu / Retrouver avec moi / Les paradis perdus".
Je remonte l’avenue Gabriel Péri avec une bouteille de Bob Singlar (Couleur rouge, claire, reflets framboise) dans mon sac. Je sonne à l’adresse indiquée. Et sitôt pénétré dans l’appartement, je découvre la bête : l’imposant projecteur 35 mm trône dans le salon. Mon hôte est collectionneur de copies argentiques. Il rachète des lots dont il fait profiter un petit cercle d’amis sous la forme d’une séance hebdomadaire et gratuite, dont la programmation est révélée deux jours avant. Les lots ne comportent pas que des chefs d’œuvre : La Griffe, avec Yul Brynner, n’a pas laissé un souvenir impérissable chez ceux qui ont assisté à la séance de mardi dernier.
Mais pour l’instant, c’est l’heure de l’apéritif. Comme la semaine dernière avec l’inconnu rencontré dans une pizzeria, la passion du cinéma agit comme un ciment à prise rapide, et alors que je suis un béotien au sein de cette société secrète, il suffit de quelques échanges pour être intronisé. Et toucher les saintes reliques : une collection de billets de cinéma rangée par ordre chronologique dans des albums pour philatélistes. Je feuillette l’hiver 1998 : The Truman Show, X-Files le film, Godzilla, Meurtre parfait, Sexe et autres complications, Snake Eyes, Hasards ou coïncidences… Il y a 25 ans, une séance de cinéma coutait 33 francs (tarif réduit) ou 44 francs (tarif normal).
La projection de ce soir comporte un avant-programme : Le derrière du cinématographe, adapté de la Rubrique-à-Brac de Gotlib par Jacques Monnet. Google n’en a jamais entendu parler : c’est pourtant un péché de jeunesse du réalisateur de Clara et les Chics Types. Je prends place au salon à l’intérieur d’un fauteuil de cinéma chiné, avec son siège rabattable.
Les copies 35mm vieillissent mal. Voulez-vous dansez avec moi ? a pris la teinte d’un bonbon acidulé. Et c’est exactement ce dont il s’agit : une sucrerie au parfum rétro. Brigitte Bardot, Noel Roquevert, Maria Pacôme, Philippe Nicaud, Dario Moreno… Un spectateur croit reconnaitre Marcel Bozzuffi. Un autre le corrige : c’est pas Bozzuffi, c’est François Chaumette. Le jeune Serge Gainsbourg joue le rôle d’un maître-chanteur. Frisson dans l’assistance : on le voit rouler une pelle à la sensuelle Dawn Addams.
Un film d’une heure trente tient sur deux bobines. Le temps de charger la seconde, des Cornetto sont proposés aux invités. Ce ciné-club a déjà des airs de revenez-y. Mais le mélange Bob Singlar + cône glacé m’est fatal. Pendant la seconde partie du film, je pique du nez. Je ne connaitrais pas le dénoulement de l’intrigue.
Je me réveille en sursaut au moment du générique. En quelques minutes, la salle de cinéma est redevenu un salon. Et les invités ont revêtu leur pardessus. Qu’est-ce qu’on regarde la semaine prochaine ? Le programme sera dévoilé dimanche prochain. Et à quel parfum seront les Cornetto ?

