Les paradis perdus II
Le crépuscule est grandiose.
Pourtant la semaine avait été riche en sorties et j’aurais bien profité de mon vendredi soir pour souffler. Mais impossible de résister à l’appel d’une nouvelle projection en 35 mm à domicile. Je glisse une bouteille de Crémant d’Alsace dans mon tote-bag et pédale en direction de l’avenue Gabriel Péri.
Le propriétaire des lieux remonte de la cave au moment où je sonne à l’interphone. Est-il allé nous chercher une bouteille millésimée ? Pas du tout : il remonte quatre bobines de 35 mm. Et s’excuse par avance : le film projeté ce soir ne sera pas celui annoncé. Pas de Toto cherche un appartement de Steno et Monicelli, mais deux challengers : La Montagne des neuf Spencer ou Les Amants de la Terre Neuve.
En attendant que les spectateurs soient tous présents, ça débat. Pourquoi la version du Metropolis par Moroder n’a t-elle jamais été éditée en DVD ? Comment Moroder s’était-il procuré des images inédites du chef d’œuvre de Fritz Lang ? De quel droit Kevin Brownlow donne t-il des masterclass au sujet de la restauration du Napoleon d’Abel Gance ? L’archiviste doit-il rester caché derrière l’oeuvre qu’il réhabilite ? La discussion est enflammée et on en oublie la pizza dans le four.
Faute d’avis sur Abel Gance, je signale la bonne affaire du moment : le coffret Robert Enrico Les années 60 à moins de 20 euros. Contient-il l’épisode de La Quatrième Dimension ? Je fais mine de ne pas voir entendu la question : je ne vois pas le rapport. C’est avant que je me fasse expliquer que La Rivière du hibou , deuxième réalisation d’Enrico et Oscar du meilleur court-métrage en 1965, a été repris intégralement à la télévision américaine et est devenu le 142ème épisode de la série présentée par Rod Sterling. Oui, Robert Enrico, celui du Vieux Fusil, des Grandes gueules et des Aventuriers, a réalisé sans le savoir un épisode de La Quatrième Dimension.
Mais on s’égare et l’heure est au choix : un western avec Henri Fonda ou un soap italo-argentin qui ne comporte que cinq avis sur IMDB ? L’Argentine l’emporte encore une fois. En avant-programme, notre hôte nous régale : les bandes-annonces originales de Rien que pour vos yeux, Moonraker, Rocky IV, Xanadu et La fureur du dragon. “Bruce Lee le seul, le vrai, l’unique, l’immortel, dans Le Jeu de la mort. Des combats fabuleux. Il aura fallu quatre ans pour terminer le film dans lequel Bruce Lee trouva la mort. Le jeu de la mort, le dernier film de Bruce Lee mais son plus grand. Venez voir le petit dragon abattre le géant de 2,20 mètres Kareem Abdul-Jabbar. Venez le voir foudroyer le champion du monde de karaté Bob Wall…”. En 1978, on n’avait pas recours aux influenceurs pour vendre un film.
Un riche éleveur de moutons épouse une trapéziste et l’emmène dans sa propriété au bout du monde. Mais l’arrivée d’une étrangère n’est pas sans attiser des jalousies sur le domaine, et bientôt les passions se déchainent… Comme pour la bande-annonce de La fureur du dragon, le principal intérêt des Amants de la Terre Neuve réside dans le doublage. Car j’ai l’impression, pendant toute la durée du film, d’entendre les voix de Jean-Pierre Marielle (“Les femmes les plus agréables sont celles des copains, non ?”) et Brigitte Bardot. L’effet du Crémant d’Alsace ?
Contrairement à la séance précédente, je ne m’endors pas après le changement de bobine. Sitôt le mot FIN apparu sur l’écran, la discussion reprend. J’apprends que Gérard Rinaldi possédait une impressionnante collection de films en 16mm. Gérard Rinaldi des Charlots ? Gérard Rinaldi de Marc et Sophie ? Au fait, il est mort Gérard Rinaldi ? Oui, on a fêté les 10 ans de sa disparition cette année.
Il y a une séance la semaine prochaine ? C’est mon anniversaire. Vous n’avez pas une copie 35 mm de Zardoz par hasard ?

