Marathon Man (1)
Entre "le franc-tireur du cinéma français" et l'artificier de la Nouvelle Vague, qui l'emportera ?
Je suis nul en endurance. Il y a quelques années, Tony, avant de me raccompagner à la gare, décide de m’emmener voir un bunker sur la plage. Au moment où nous atteignons le cube de béton, nous nous rendons compte que le train part dans dix minutes. Chance : Tony pratique la course depuis des années. Je démarre en petite foulée. Je manque de rendre mes poumons quelques instants plus tard. J’ai bien entendu raté le train.
Guillaume et Johanna m’ont offert le coffret Paul Vecchiali, un cinéaste qui m’est totalement inconnu. Je décellophane l’objet et je prends le premier DVD qui se présente à moi : « L’Etrangleur ». Casting alléchant : Jacques Perrin, Julien Guiomar. Couleurs éclatantes. Et une surprise : le XIVème arrondissement en 1970. Le marché à la sortie du métro Alésia. A l’angle de la rue Bézout, où habitaient les parents d’Alain. Alain est un garçon qui a une grande part de responsabilité dans ma cinéphilie débutante : il est la première personne que j’ai connu qui découpait et classait les coupures de presse. Après un silence de trente ans, je lui ai reparlé pendant le confinement. Il reconstituait en blu-ray la vidéothèque que son père avait débutée en VHS.
« L’Etrangleur » n’est pas un film à suspens : on connait dès le début le nom du coupable. Qui, au sortir d’un jeu de pistes dont il a fixé les règles, va engager un dialogue avec celui qui le chasse. C’est l’éternel jeu du chat et de la souris. Mais au bout d’une heure, « L’Etrangleur » s’affranchit des règles du polar pour partir dans une direction inattendue. Dans le livret qui accompagne la réédition de ses films, le réalisateur explique que le film lui a été inspiré par ses déambulations nocturnes dans Paris. Visions souvent cauchemardesques. Le passé, le présent, le fantasme s’entrecroisent. Mais malheureusement, « le franc-tireur du cinéma français » n’a pas le savoir-faire d’un Polanski pour faire naitre le malaise. Le film s’embourbe. « L’Etrangleur » a perdu son souffle. Il ne le retrouvera pas.
Quelques semaines avant que Guillaume et Johanna ne m’offrent ce coffret, j’avais craqué pour « Collection Godard : époque contemporaine ». Je décide que la semaine sera sous le signe d’un marathon Vecchiali-Godard : un film par soir. Je range « L’Etrangleur » et je pose « Passion » sur le plateau du lecteur de DVD.
Casting quatre étoiles : Michel Piccoli, Anna Schygulla, Isabelle Huppert, Jean-François Stevenin, Laszlo Szabo. Mais on est très loin du « Mépris ». Très très loin. C’est du Godard à message : pourquoi au cinéma ne filme t-on jamais les ouvriers ? Isabelle Huppert travaille à la chaine. On ne comprend pas vraiment ce qu’elle assemble. On ne comprend pas toujours ce qu’elle dit non plus : elle trébuche sur ses mots. En 1982, Huppert a déjà tourné dans « Loulou » et dans « La porte du paradis ». Godard s’emploie à la rendre très ordinaire : c’est le prolongement de Pomme, le personnage qu’elle incarne dans « La Dentellière » de Goretta. Mais malheureusement la comparaison est à l’avantage de Goretta.
« Passion » alterne les scènes d’usine et les scènes de tournage. Jean-François Stevenin prend une jeune femme en levrette. Anna Schygulla refuse de se regarder à l’écran lors de la projection des rushes. Piccoli passe son temps à tousser. Laszlo Szabo tape longtemps à la fenêtre avant que quelqu’un ne se décide à lui ouvrir. Des moments de grâce qui sauvent le film de l’ennui ? Plusieurs tableaux célèbres sont reconstitués par des figurants : « La ronde de nuit » de Rembrandt, « La Maja nue » de Goya, « La petite Odalisque » de Ingres… Mais c’est peu. Le DVD contient une partie CD-Rom que je n’ai pas pu consulter : je n’ai plus d’ordinateur qui accepte les DVD.
Prochaine séance ce soir. « Femmes femmes » de Vecchiali et « Prénom Carmen » de Godard. Si tu veux venir, il reste deux places sur le canapé (et un reste de soupe chou-fleur / pommes de terre).

