Marathon Man (3)
Je crois que c'est bien la première fois que je bois une soupe en me tapant un porno.
Capture d’écran : un placement de produit pour Bic dans “Détective”.
C’est impatient que je rentre chez moi, alléché par un double programme qui s’annonce comme peut-être le plus excitant de la semaine : “Change pas de main” de Paul Vecchiali et “Détective” de Godard. Je fais revenir les épinards dans la poêle, puis je décide de les plonger dans la même eau bouillante que le demi chou-fleur qui me reste de la veille.
Une femme de pouvoir est l’objet d’un odieux chantage : elle reçoit un film pornographique amateur dans lequel elle reconnait son fils. Elle décide d’embaucher une détective pour démasquer son maitre-chanteur. Descente dans les bas fonds de la capitale, lors de laquelle aucun tabou n’est épargné au spectateur : viol, inceste, nécrophilie… Dans “Change pas de main”, quand une femme n’apparait pas à poil, elle a un revolver à la main. Les coups pleuvent, les victimes tombent.
“Change pas de main” est une tentative inédite de faire se rencontrer deux genres qui, jusqu’ici, n’avaient en commun que leur nombre de lettres (5) et le fait de commencer par PO : le polar et le porno. Malheureusement, c’est à la fois un très mauvais thriller et un très mauvais film de boules. Lors des scènes les plus embarrassantes, je me suis demandé si mes voisins d’en face arrivent à voir les images que je projette sur le mur de mon salon. Si c’est le cas, ma réputation dans le quartier est faite : “le dépravé du 117”.
Autant dire que je reportais beaucoup d’espoir sur “Détective”, la tentative désespérée de Godard de renouer avec une certaine forme de cinéma grand public après l’échec de “Je vous salue, Marie”. Johnny Hallyday en t-shirt blanc immaculé sous une veste Prince de Galles, Jean-Pierre Léaud en inspecteur infiltré dans un grand hôtel parisien, Julie Delpy adolescente jouant de la clarinette, Emmanuelle Seigner en robe bustier noire se demandant pourquoi on a choisi la lettre X pour qualifier les films pornographiques, Xavier Saint-Macary en sosie de Jean Bouise… Le programme ne manquait pas d’atouts.
Dans “Détective”, on lit beaucoup. “Vol de nuit” de Saint-Exupéry pour Claude Brasseur. “L’Ecole des femmes” de Gide pour Nathalie Baye. Johnny Hallyday ne quitte pas son exemplaire de “Lord Jim” de Joseph Conrad : la scène où il confie que, s’il ne l’a jamais lu, un évènement s’est toujours produit chaque fois qu’il l’a ouvert, est une des plus étonnantes du film.
On lit pour tromper l’ennui. Dans “Détective”, on attend beaucoup. Johnny attend que son challenger monte sur le ring pour se refaire. Claude Brasseur attend que Johnny soit renfloué pour qu’il le rembourse. Nathalie Baye attend que Claude Brasseur touche le pactole pour le quitter. A cinq minutes de la fin, il faut bien précipiter les choses. Pour obéir aux standards du genre, il y aura des coups de feu. “Détective” est dédié à John Cassavettes et à Clint Eastwood. J’imagine l’inspecteur Harry plongé dans un abime de perplexité.
Et la soupe chou-fleur / épinards dans tout ça ? Les deux saveurs, que je n’avais jamais eu l’idée d’associer, se sont très bien mariées.
Soirée de clôture ce soir avec “Corps à cœur” et “Hélas pour moi”. Plus qu’une seule place sur le canapé : j’ai reçu une réservation. Dos de cabillaud ou lieu noir ? J’improviserai.

