Piège de cristal
Plutôt qu'un Carax, mettez-moi donc un Cayatte.
J’ai longtemps alimenté un blog de captures d’écran ou je m’amusais à faire deviner un film en quelques images. Aujourd’hui encore, alors que je demeure totalement hostile aux bandes annonces, quelques clichés bien choisis suffisent à déclencher chez moi l’envie de voir un film. La semaine dernière, Atemwende publie sur Instagram onze secondes bien mystérieuses : je crois reconnaitre “Les Yeux sans visage” de Franju, mais Nicolas Saada rétablit la vérité : c’est “Piège pour Cendrillon” d’André Cayatte.
Que je trouve sur Filmo et que j’ai immédiatement envie de regarder. Une femme (Dany Carrel) se réveille dans un hôpital. Elle a perdu la mémoire suite un accident qui a failli lui coûter la vie. Sa gouvernante (Madeleine Robinson) la recueille. Mais très vite, le doute apparait. Lui cache t-on la vérité ? L’amnésique part faire sa propre enquête. Vous pensez à “Memento” de Christopher Nolan ? Allons donc : nous sommes en 1965.
Au fur et à mesure que l’enquête progresse, l’écheveau, au lieu de se dénouer, s’emmêle. Le scénario, adapté d’un roman de Sébastien Japrisot, est machiavélique. Dany Carrel tente de manipuler un homme en lui montrant son téton après l’avoir enfermé dans une cage d’ascenseur. Dany Carrel en bikini joue aux quilles avec son employé de maison dans une piscine art déco vide. Dany Carrel en manteau de vison et en gants blancs déambulant dans les quartiers populaires de Paris. “Piège pour Cendrillon” ne manque pas d’images étonnantes.
Le film est étonnamment moderne au niveau des mœurs. J’ai pensé à “Bound” des Wachowski comme j’ai pensé à “Mulholland Drive” de David Lynch. Était-il interdit aux moins de 13 ans à l’époque de sa sortie ? Cinquante ans plus tard, son intrigue continue à donner lieu à des interprétations : j’ai passé une partie de la soirée à lire la thèse proposée par une universitaire espagnole en 2011.
“Piège pour Cendrillon” est longtemps resté dans les limbes : après avoir appris que Jean Anouilh participait à l’adaptation cinématographique, Sébastien Japrisot a fait enlever son nom du générique avant d’interdire sa diffusion à la télévision. L’affaire a mis cinquante ans à se régler : le film est ressorti en 2019 avec une image magnifique, mettant en valeur le travail du chef de la photographie Armand Thirard (Clouzot, Duvivier, Carné : le tiercé gagnant).
Et Dany Carrel ? Elle valait certainement mieux que ce que François Truffaut avait écrit sur elle dans Les Cahiers du Cinéma ; “Il y aurait tellement de choses désagréables à dire sur celle que je préfère ne rien dire.”

