Seins Sulpice
Ou comment j'aurais pu croiser Marilyn.
A la fin de la projection, il avait sorti de son sac une petite revue dont il est l’éditeur et dont il venait de recevoir les exemplaires. Un élégant format à l’italienne, papier glacé, titre mystérieux : KONVolut. J’ai acheté au coup de cœur, sans vraiment le connaitre, sans vraiment savoir ce qu’il y avait dedans. J’encourage les kamikazes qui investissent leurs économies dans des publications que personne d’autre ne financerait.
Et je n’ai pas été déçu. KONVolut (mot allemand pour “liasse”) compile des photos de films improbables (Karzan le maitre de la jungle, Tempête sur Ceylan, Le mensonge de Nini Petrovna, Zoltan le chien sanglant de Dracula, La fille au monokini…) selon les règles du ping-pong : la page de droite répond à la page de gauche. La sélection répond à des règles strictes : posséder les tirages des photos et conserver leur intégrité altérée (trous de punaise, pliures, déchirures…). La démarche célèbre les marges profondes de la cinématographie : les films perdus, qui méritaient sans doute d’être oubliés et dont un apprenti-sorcier convoque les fantômes. Ces films ont-ils seulement un jour existé ?
Deux mois plus tard, je croise l’éditeur au salon de la bibliophilie à Saint-Sulpice. Il est dépité : KONVolut ne se vend pas. Alors qu’il arrivait à écouler régulièrement les exemplaires de L’Insatiable dans des échoppes spécialisées parisiennes, il rencontre aujourd’hui un échec cuisant. L’Insatiable ? 5 numéros parus. Des dossiers pointus : Cesare Canevari (“Cinéaste rare et exigeant dont parlaient jadis avec admiration Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti, qui commit, en 1977, l'irréparable, à savoir la réalisation de “La Dernière Orgie du IIIème Reich”), Nikos Nikolaïdis (“Une première dans le monde puisqu’il n’existe aucun livre sur ce génial cinéaste depuis le catalogue de la rétrospective posthume au Festival de Thessalonique en 2007”), violences sexuelles dans le cinéma grec, l'érotisme équestre à travers les âges…
L’éditeur est déçu, mais pas désespéré. Il attend Marilyn Jess à 18h00 pour une séance de dédicace. Marilyn Jess, au salon de la bibliophilie, place Saint-Sulpice ? Sur le parvis des églises, des miracles ont encore lieu.

