Seuls les diamants sont éternels
A la découverte du patrimoine poétique autrichien.
Mon grand-père maternel s’appelait Marcel. Les cheveux en brosse, en sous-pull blanc été comme hiver. Il estropiait les noms des hommes politiques qu’il n’aimait pas : Batinder pour Badinter, Mittrand pour Mitterrand. C’était un homme habile de ses mains. Il peignait. Dans son atelier, il tournait le bois. Il s’était donné comme objectif de sculpter toutes les pièces d’un échiquier. Il conduisait une Ami-8 avec laquelle il venait nous chercher à la gare. Il est mort en 1984, j’avais 13 ans, il en avait 81.
Marcel réalisait des films Super 8. Il m’avait appris à manipuler son projecteur pour les visionner : les perforations toujours à droite. Quand il a disparu, le projecteur est parti entre d’autres mains mais j’ai réussi à conserver les films. Quatre bobines de 30 minutes, et plein de petites bobines de 3 minutes. Mon père les a fait transférer en VHS dans les années 80. Je me souviens que nous étions déçu : l’image avait perdu en netteté et le technicien avait pris l’initiative de synchroniser les images sur l’intégrale de Jean-Michel Jarre. Dans les années 2000, j’ai demandé à un ami de transférer la VHS sur un DVD. Le résultat est à peu près aussi vertueux que si vous recopiez un vinyle sur K7 pour ensuite le transférer sur CD.
Il y a dix ans, j’ai commencé à regarder les projecteurs Super-8 sur les vide-greniers. Pour moins de 30 euros, j’ai acquis un Eumig 820, de fabrication autrichienne. Une belle bête : plus de 8 kilos. Pour apprendre à l’utiliser, j’ai fait l’achat d’un lot de films amateurs. En les manipulant, j’ai retrouvé les reflexes que j’avais appris enfant : charger le film, régler la netteté de l’image, projeter, rembobiner. Et surtout : le ronflement régulier du moteur, comparable à celui du dérailleur du vélo.
Il y a quelques semaines, mes parents expriment l’envie de revoir les films de mon grand-père. Je décide de leur organiser une projection. Lundi matin, je dépose dans le coffre du BlaBlaCar qui m’emmène en Bourgogne le Eumig 820. Le soir venu, pendant que mon père déplie l’écran de projection, j'installe le matériel. Mais catastrophe : alors que j’ai régulièrement manipulé ce projecteur ces dernières semaines, il refuse d’avaler la bobine.
Sur Youtube, tous les modèles de Eumig ont droit à leur tuto. Je bénis ces anonymes qui ont passé du temps à réaliser des films didactiques sur lesquels il n’y a même pas 150 vues en l’espace de 10 ans. Est-ce qu’un morceau de film ne serait pas resté coincé à l’intérieur de mon projecteur ? Je prends le risque d’ouvrir le capot. C’était bien ça. Je nettoie et je referme. La projection peut enfin commencer.
Les films de mon grand-père sont étonnamment nets. Les couleurs ont très bien été conservées. On voit ma grand-mère sur les Champs-Elysées : ces images millésimées ne sont pas si différentes de celles que j’isole et que je vais ensuite imprimer sur papier photo à la Gare de l’Est pour les reprendre dans Paris. Est-ce que mon grand-père lâche à un moment la caméra pour être filmé à son tour ? Oui, c’est bien lui, avec son sous-pull blanc. Qui tient la caméra à ce moment-là ? Peut-être mon oncle.
Alors que je viens de charger la deuxième bobine, la lumière du projecteur s’éteint. Je débranche le projecteur, je le rallume : rien n’y fait. La lampe est morte. J’ouvre le livret d’instructions. Si le projecteur est autrichien, la notice est intégralement en français. “Rien ne dure éternellement, pas même le meilleure lampe. Vous pouvez la remplacer vous-même. Lampe halogène 12v/100w à miroir froid, numéro de commande 931.004/6”. Je la trouve en moins de 5 minutes sur lampesdirect.fr. 8,30 euros, plus 5,90 de port.
La lumière revient déjà et le film est terminé. Mon père range l’écran de projection. Je débranche le projecteur. Demain je passerai commande de la lampe. En attendant, je médite ce haïku autrichien :
“Rien ne dure éternellement,
pas même
la meilleure lampe” .

