Tous les mentors s'appellent Patrick
Si t'as la référence à Jean-Luc Godard, je t'offre un café.
Il y a trois ans, j’ai auto-publié un manuscrit que tous les éditeurs, même les plus minuscules, m’avaient jeté : Les Retardataires ne sont pas admis en salle. Et je crois bien que, sans l’enthousiasme de Charles Berberian et sans la perspective d’une exposition au Louxor, j’aurais fini par baisser les bras.
J’ai réalisé quelques envois en presse. Je misais beaucoup sur Eric Neuhoff, dont je dévorais les livres. C’était à peu près sûr : dès qu’il l’aurait ouvert, il allait m’appeler pour me proposer qu’on déjeune ensemble. Sa chronique dithyrambique, dans Le Figaro, allait faire naître la curiosité des lecteurs et l’intérêt des libraires : je n’avais plus qu’à rappeler Copy Media pour lancer une réimpression qui me permettrait de corriger quelques grossières erreurs (J’avais fait jouer Abel Gance dans Le Mépris, certains ont été couverts de goudron et de plumes pour moins que ça).
Evidemment, je n’ai jamais eu de nouvelles d’Eric Neuhoff. Mais grâce au vernissage chez Rock Bottles et à l’expo au Louxor, j’ai pu écouler le premier tirage et rendre à Fritz Lang (et non pas Abel Gance ! ) les honneurs qui lui sont dus1.
Six mois plus tard sortait chez Grasset Nouvelle Vague, roman de Patrick Roegiers. Perdu entre la jalousie et la curiosité, j’ai tourné un moment autour. Avant de craquer. J’ai lu d’une traite le chapitre consacré François Truffaut et je l’ai reposé. Pratiquement un an s’est passé sans que je ne l’ouvre à nouveau.
Samedi, j’ai repris Nouvelle Vague, roman et j’ai avalé les 337 premières pages.
Lecteur, je me dois d’être honnête avec toi : Nouvelle Vague, roman est le livre que je n’ai pas su faire et qui, par son rythme, sa précision et sa drôlerie se hisse d’emblée à la même hauteur que Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive de Christophe Donner (Grasset). Pour Patrick Roegiers, le cinéma n’est pas juste un sujet d’admiration : c’est un matériau qui va lui permettre d’inventer et d’abolir les frontières du temps et de l’espace. Bref : d’écrire.
Patrick Roegiers - qui n’est pas journaliste de cinéma2 - s’est astreint à la même discipline que moi : revoir ses films préférés jusqu’à en connaitre les moindres détails (Répliques, lieux de tournage, plaques minéralogiques…). Mais, contrairement à votre humble serviteur, il a dépassé le cadre de l’exercice pour parvenir à un format hybride qui est aussi érudit que la biographie et aussi passionnant que le roman.
Qu’y trouve t-on ?
Des mises au point :
- La Pointe courte d’Agnès Varda est le premier film de la Nouvelle Vague, point final.
Des anecdotes :
- Si, dans A Bout de souffle, la veste de Jean-Paul Belmondo est trop large, c’est parce qu’il l’a emprunté à Jean-Pierre Marielle, son camarade du Conservatoire, qui est plus grand que lui (1,85m).
- Aussi bien Alain Cavalier que Claude Chabrol ont laissé passer Les Choses de la vie. Si Claude Sautet a l’accepté, c’est pour mettre en scène l’accident (Il n’avait pas lu le livre de Paul Guimard).
- Myope, François Truffaut n’avait que 4/10 à chaque œil et souffrait d’une perte auditive à l’oreille droite depuis son service militaire.
- Sportif accompli, Eric Rohmer a écourté la fin d’une scène de Ma nuit chez Maud pour participer au cross du Figaro.
Des listes (Luc Lagier, sors de ce corps ! ) :
- 53 traits caractéristiques de Romy Schneider.
- François Truffaut en 13 chiffres (nombre de lettres qui composent l’expression ALLEZ AU CINEMA).
- 20 réflexions qui passent à l’esprit de Cléo en 20 secondes.
- Le chiffre 13 au cinéma (pages 299-300).
- Les écrivains au cinéma (pages 351-352).
Et surtout : de la fantaisie et de l’imagination. Dans Nouvelle Vague, roman, Jean-Pierre Bacri et André Dussollier font régulièrement leur apparition. Patrick Roegiers imagine une scène coupée entre Fabienne Tabard et Antoine Doinel. Invente la conversation lors de laquelle Sautet et Dabadie persuadent Montand d’accepter César et Rosalie. Et fredonne, tout au long de son manuscrit, des chansons comme le fait Thomas Clerc dans le séminal Paris Musée du XXIème siècle : le XVIIIème arrondissement.
Nouvelle Vague, roman est dédié “à tous les amoureux du cinéma français”. Et il faut beaucoup d’amour pour tenter de réhabiliter Garçon, de Claude Sautet (Bien essayé Patrick, même si non, bien entendu, qu’est-ce qui t’a pris ?). Amour fou, mais aussi amour platonique : à plusieurs reprises, Patrick Roegiers évoque les occasions auxquelles il a croisé des actrices ou des metteurs en scène, sans jamais leur adresser la parole (J’ai pensé à Guy Robert et son indétrônable Reconnus).
Eric Neuhoff a t-il fait l’éloge de Nouvelle Vague, roman ? Eric qui ? J’ai trouvé mon nouveau mentor. Il se prénomme Patrick.
Ce n’est pas la peine de le chercher : le second tirage est épuisé.
Homme de théâtre et éminent spécialiste de la photographie, si je me réfère à sa bio chez Grasset.

