Un bon fils
Chassez le cinéphile et le chineur revient au galop.
Les dimanches de chine, je n’ai pas besoin de mettre de réveil. Mes yeux s’ouvrent automatiquement. Je prends une douche, je mange un fruit et moins d’une demi-heure plus tard, je chevauche mon Rockrider 300 vers des contrées lointaines. Ce dimanche, c’est le XIIè et XIVè arrondissement qui déballent. J’ai établi mon parcours du combattant : rue Daguerre / Rue de Coulmiers / Boulevard Arago / Boulevard de Port-Royal.
Il y a moins d’une dizaine d’années, je croisais Agnès Varda sur un vide-grenier du côté de la porte d’Orléans. Même au milieu d’une foule, elle était facile à reconnaitre. C’est en pensant à elle que j’attache mon VTT à l’angle de l’avenue du général Leclerc et de la rue Daguerre. J'ai la surprise de retrouver Matthew Rose à l’endroit même où j’avais fait sa connaissance. Matthew Rose est un collagiste américain vivant à Paris. Sur le site Artsper, ses créations vont de 250 euros à 2600 euros. Rue Daguerre, les formats A3 et A4 sont à 20 euros. Je m’en offre un. Voilà un rituel qui pourrait devenir le mien : m’acheter un Matthew Rose chaque année.
J’ai dû regarder sur Google Maps où se trouvait la rue de Coulmiers, qui longe l’ancienne voie de la petite ceinture. C’est un vide-grenier comme je les aime, uniquement composé de particuliers. Mais rien ne me tente. Je remonte l’avenue du général Leclerc, je longe le mur de la prison de la Santé et je m’arrête au milieu du boulevard Arago. Dans un bac posé au sol, un livre m’appelle. La nouvelle édition des Conversations avec Claude Sautet par Michel Boujut. Et ce n’est pas tout : juste derrière, Le Cinéma de Claude Sautet par Joseph Kormaz. Le numéro de L’Avant-scène Cinéma consacré à Une histoire simple. Et un Positif de 1976 autour de la sortie de Mado. Je serre la petite pile contre moi.
J’alpague le vendeur :
- C’est vous le fan de Sautet ?
- Si vous voulez. Je fais partie de la famille.
- Ah ?
- Je suis son fils.
A ce moment-là, mon cœur s’arrête.
Je lui confie qu’Un mauvais fils est un de mes films préférés. Que j’ai rarement été aussi ému qu’en parlant à Brigitte Fossey au téléphone, pour un entretien publié dans Schnock. Que j’ai cherché, rue Bonaparte, l’adresse de la librairie tenue par Jacques Dufilho1. Il me sourit : il a été assistant sur Un mauvais fils. Comme John Cusack dans Being John Malkovitch, j’aimerais trouver un portail pour pénétrer dans la tête de cet homme affable et fouiller dans ses souvenirs.
Je lui montre sur mon téléphone les superpositions que j’ai faites de Classe tous risques. J’oublie complètement celle de Piccoli et Fresson à la sortie du métro Charonne. J’évoque L’Arme à gauche, que j’ai eu l’occasion de découvrir récemment, et qui m’a beaucoup impressionné (Il est plus modéré que moi à ce sujet).
Sur son stand, un exemplaire des mémoires de José Giovanni.
- Vous aimez Giovanni aussi ? C’est grâce à lui que mon père a pu faire du cinéma.
On discute, mais on ne s’est pas entendu sur un prix. 15 euros ? Je négocie le tout à 13. Ca pourrait même être 12 si j’avais la monnaie. Je suis là, sur le trottoir, à négocier avec le fils de Sautet pour 2 euros. Quel crevard.
Une question stupide, avant de le quitter :
- Votre père habitait le quartier ?
- Oui, à la sortie du métro Gobelins.
Sitôt rentré, je consulte L’Annuaire du cinéma et de la télévision 1970. Page 1134 : Sautet (Claude), 15 av. des Gobelins (13è), Tél. 402-77-97.
Dans la liste des libraires au cinéma, à la page 145 de Nouvelle vague, roman de Patrick Roegiers : “Jacques Dufilho joue le libraire Adrien Dussart, installé rue Bonaparte, rebaptisé Laffite, dans Un mauvais fils (1980) de Claude Sautet”.

