Un dimanche à la campagne
Quand la culpabilité me fait racheter en Blu-Ray un film que j'ai volé sur internet.
Capture d’écran : Félicie moud le café dans “Le Cousin Jules”.
Pendant le premier confinement, avec la boulimie qui me caractérise, j’ai volé un grand nombre de films sur internet. Moins pour ressentir le frisson de la transgression que parce que ces long-métrages étaient introuvables ailleurs : des Michel Souter, des André Delvaux, des André Tanner, parfois dans des copies effroyables. Parmi ce lot de films volés, “Le Cousin Jules” de Dominique Benicheti. Je n’en avais jamais entendu parler. Et ce sont certainement mes racines qui m’ont entrainé à le télécharger : ce documentaire a été tourné en Bourgogne.
“Le Cousin Jules” est un ovni : au début des années 70, le réalisateur, dont c’est le premier long-métrage, décide d’aller tourner en cinémascope dans la campagne reculée. Jules enfile ses sabots et va allumer la forge. Sans la moindre protection, on le voit s’escrimer sur le métal jusqu’à ce qu’il prenne la forme désirée. Félicie va chercher l’eau au puits et moud elle-même le grain avant de préparer le café. Pendant la première heure du documentaire, je me suis senti perdu dans le temps. C’est avec l’arrivée d’une camionnette dans le champ de la caméra que je me suis rappelé que nous étions bien au XXème siècle.
Le pari du “Cousin Jules” est de filmer avec les moyens de Sergio Leone le quotidien de paysans. L’austérité absolue de leur cadre de vie est reflétée par une absence totale de repères narratifs : pas de voix off, pas de musique d’accompagnement… Les rares dialogues échangés par le couple ne donnent aucune indication sur eux. On est parfois proche du cinéma contemplatif qui m’a fait déserter Mubi. Et pourtant, Dominique Benicheti arrive à enchanter l’ordinaire.
Si “Le Cousin Jules” est l’œuvre d’un inconnu, il a bénéficié du concours de professionnels. Dont Pierre-William Glenn¹, un des chefs opérateurs les plus prisés du cinéma français (Truffaut, Rivette, Pialat, Tavernier…). Dans le bonus qui accompagne l’édition restaurée du film, il confie que la réalisation s’est étalée sur 5 ans. Et dévoile l’extraordinaire travail de préparation de Dominique Benicheti : des images d’archives permettent de découvrir le travelling qui avait été installée dans la cour du corps de ferme, et grâce auquel la remontée de l’eau du puits a pu être filmée d’une manière spectaculaire.
L’évènement qui a bouleversé les 5 années du tournage est évoqué en creux. Il y a dans “Le Cousin Jules” une des plus audacieuses ellipses que j’ai vues au cinéma : je ne suis pas sûr que, sans explication de texte, j’aurai pleinement saisi sa portée. Le film a t-il fait l’objet d’une exploitation en salles en France ? Il semblerait que non. L’attention dont il a fait l’objet sur les campus américains l’a sans doute sauvé de l’oubli.
“Le Cousin Jules” parle de la fin d’un monde. Je l’ai acheté avant que le Movie Store de la rue de Rambuteau ne ferme ses portes. De la fin d’un monde à la fin d’un autre.

