Viva Macha
Macha Méril m'a plus ému en deux films que Catherine Deneuve pendant toute sa carrière.
Sur la photo ci-dessus, on ne voit qu’elle. Avec cette robe qu’elle seule peut porter. Et qui, du haut de ses 83 ans, sidère par sa classe, sa simplicité, sa fraicheur. C’est Macha Méril sur la scène de la Cinémathèque Française, dimanche dernier. Une heure auparavant, elle ouvrait l’hommage musical rendu à Agnès Varda en interprétant “Sans toi”, crée par Corinne Marchand dans Cléo de 5 à 71.
Macha Méril joue dans deux films que je situe très haut dans mon palmarès personnel : Une femme mariée et Au pan coupé. Dans le premier, Macha aime deux hommes à la fois. Godard passe son temps à lui courir après : elle saute d’un taxi à un autre. Quand il réussit à la coincer derrière la caméra, c’est pour filmer en gros plan des parties de son corps. Une épaule, une bouche, un avant-bras. Vous trouviez Bardot sensuelle dans Le Mépris ? Vous n’avez pas vu Macha dans Une femme mariée.
Dans le film de Guy Gilles, elle est successivement filmée en noir et blanc et en couleurs. Quand Guy Gilles tourne en noir et blanc, on pense à Godard. Quand Guy Gilles passe à la couleur, c’est aussi beau que Jacques Demy. Dans Au pan coupé, Macha aime aussi : un beau ténébreux interprété par Patrick Jouané, l’acteur fétiche du réalisateur. Les deux films, réalisés respectivement en 1964 et 1968, étonnent encore aujourd’hui par leur modernité : une succession de plans courts enchainés avec rythme. Pourtant, malgré leur appellation d’origine contrôlée Nouvelle Vague, ils demeurent méconnus.
Il y a vingt ans, Macha Méril publiait une biographie de son sexe. Quoi ? Biographie d’un sexe ordinaire, chez Albin Michel. Dès l’enfance, Macha a eu cette révélation : que sa vie serait guidée par sa libido. Et elle se souvient : d’Eugène (“Il était myope et son français souffrait d’un pesant accent suisse allemand”), d’Emmanuel (“Un regard de chien de traineau que j’ai revu chez certains chats”), de Thierry (“Il affichait des origines italiennes parce que son père universitaire ne voulait pas dire qu’il était corse”), de Jean-François (“Il vendait des bonbonnes de gaz et je ne trouvais pas cette activité d’un chic exceptionnel…)…
De cinéma , il n’est pas question avant la page 80. Mais l’anecdote est à la hauteur de l’attente : “Je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis précipitée sur Dino, en proie à une frénésie sexuelle sans pareille, je le couvrais de baisers tout en dézippant sa braguette, tandis qu’il protestait faiblement”. Dino, c’est Dean Martin. Le film s’appelle Who’s Been Sleeeping In My Bed. Et la scène, évidemment, le figurait pas dans le scénario.
Macha raconte les années fastes : “Paris m’ouvrait ses bras, Alex Grall chez Denoël publiait un livre parfaitement invendable de photos de La femme mariée, les couturiers m’habillaient gratuitement..”. Elle évoque une idylle avec Jean-Pierre Rassam, dont elle sort lessivée. Le tournage de Roulette chinoise, où Fassbinder lui offre un rôle de muette. Et aussi les années où le téléphone ne sonne plus et où elle entame une reconversion en publiant des livres de recettes de cuisine.
Mais le vrai fil rouge du livre, c’est le dialogue permanent entre Macha et son sexe. Les deux ne sont pas toujours sur la même longueurs d’ondes. “Je ne m’ennuyais jamais. Mon con, lui, boudait”. “Mon sexe, impassible gardien du temple, me lançait des messages que je ne comprenais pas”. Avec des périodes d’accalmie : “Je précise que le désir sexuel m’a étrangement fichu une paix royale pendant cette période”. *Et d’euphorie : “L’amour physique me remplissait au point que rien d’autre ne me manquait”.
Dix-huit ans après Biographie d’un sexe ordinaire, Macha publie L’homme de Naples. Elle revient sur sa liaison avec le photographe italien Luciano D’Alessandro. Qui l’a photographié dans toutes les circonstances. Quand il l’immortalise nue dans la forêt amazonienne, c’est beau comme un Botticelli. C’est un livre richement illustré, où on aperçoit aussi Jean Rochefort entouré par ses enfants.
Le journaliste qui s’est débarrassé de son service de presse à Book Off m’a fait un sacré cadeau. Car si tous les Emmanuel n’ont pas un regard de chien de traineau, tous les Emmanuel ne possèdent pas non plus un Macha dédicacé à la maison.
Musique : Michel Legrand, Paroles : Agnès Varda.

