Y retourner
Boulevard de Port-Royal, personne ne vous entend crier.
Il y a quelques semaines, je racontais ici que c’est dans les fauteuils du cinéma L’Escurial que j’avais passé le mur du son : j’avais découvert à 14 ans l’univers de la VO sous-titrée. Derrière cette confession, il y avait une tentation : y retourner. Mais quand ? Et à quelle occasion ?
Faute d’une nouvelle projection en 35mm de Philadelphia Experiment1, je me laisse tenter par celle d’Alien Resurrection, précédée d’une masterclass avec Jean-Pierre Jeunet. Alors qu’il me suffirait de faire quelques pas pour déballer le coffret Alien Quadrilogy, et de lever les yeux pour retrouver parmi ma bibliothèque l’exemplaire de 500 Je me souviens… Anecdotes de tournage, dudit Jean-Pierre Jeunet.
J’ai réservé ma place pour la projection depuis lundi. Une demi-heure avant le début de la séance, j’ai déjà accroché mon VTT en face du 11 bd de Port Royal. Dans la file d’attente, j’épie la conversation entre deux passionnés. L’un d’eux a réussi à se faufiler dans le cinéma cet après-midi pour faire signer ses DVD par le réalisateur. Il évoque son tableau de chasse : “Charlotte Gainsbourg, je l’ai vue à Deauville l’an dernier. Je lui ai fait signer Antechrist, Melancholia et Nymphomaniac”. Le garçon qui faisait la queue pour avoir une dédicace de Tardi se retient bien de se moquer.
L’Escurial est encore dans son jus. Il y a du néon et de la moquette rouge. La cage de l’escalier qui mène aux toilettes est recouverte de miroirs : hommage à la scène finale de La Dame de Shangaï ? Dans quelques instants, les portes vont s’ouvrir.
Je suis surpris par la capacité de la salle : 248 places. Je l’aurais pensé plus grande. L’écran mérite son visa “panoramique”. Je frissonne en découvrant aux murs les portraits Harcourt des géants du cinéma : Gérard Philippe, Jean Marais, Alain Delon, Edwige Feuillère mais aussi Eddy Mitchell et… Léo Ferré ! Mais le vintage à son prix : les sièges ne sont pas suffisamment espacés. Croiser les jambes exige une souplesse exceptionnelle. L’écran est bas par rapport aux spectateurs. Et les fauteuils ne semblent pas avoir été rembourrés depuis la projection de Philadelphia Experiment.
Le réalisateur s’est déplacé avec sa propre copie 35mm d’Alien Resurrection. Et se moque du revival autour de ce format : la projection aurait été plus confortable en numérique. Le ton est donné. Pendant une heure et demie, il répond aux questions d’un animateur qui parle beaucoup trop vite et lui coupe souvent la parole. Une série d’extraits de films sont proposés aux spectateurs, souvent avec une qualité d’image très médiocre2 : Le Jour se lève, Quai des brumes, Il Était une fois dans l’Ouest, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, Un Long Dimanche de Fiançailles. A la trappe Le Bunker de la dernière rafale, Delicatessen, La Cité des enfants perdus, Micmacs à tire-larigots et L'Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet.
Jean-Pierre Jeunet est rodé aux rencontres avec le public. Il a la bonne anecdote au bon moment. Ce n’était pas Audrey Tautou qui était pressentie pour Amélie, mais Vanessa Paradis. Ce n’était pas Yann Tiersen avec lequel il voulait travailler, c’était Michael Nyman. Il ne permet pas qu’on décrète qu’Alien IV est le meilleur épisode de la quadrilogie : il rend à Ridley Scott le mérite qui lui appartient, même s’il demeure critique vis à vis de Prometheus et Alien : Convenant.
Et Alien Resurrection ? Il ne pensait pas du tout être choisi comme réalisateur. Il avait beaucoup de réserves vis à vis du script de Joss Whedon (il en a encore aujourd’hui). Il se souvient que Winona Ryder, nièce de gourou du psychédélisme Timothy Leary, trainait une odeur de pétard derrière elle et s’endormait parfois à même le sol - mais qu’elle était toujours prête quand il s’agissait de tourner. Il parle d’une scène qu’il n’a jamais monté lors de laquelle Sigourney Weaver, qui a voulu l’épater, a mimé une fellation sur la seconde mâchoire de la bête.
Ai-je revu Alien Resurrection depuis sa sortie ? Je n’en suis pas sûr. Ripley a été clonée. Elle accouche par césarienne d’un petit monstre aux dents acérées. Est-ce qu’on jette le clone après ça ? On décide de le garder. Entre temps, une bande de mercenaires débarque sur le vaisseau spatial. Ca s’échauffe, mais bientôt tout le monde va courir à perdre haleine en direction de la sortie de secours.
Est-ce que ça tient encore la route en 2023 ? Cette projection m’a rappelé quelque chose de pourtant évident : qu’au cinéma, le son est dix fois plus fort que chez soi. C’est moins important pour un Bresson, mais c’est crucial pour un Alien. Et que toutes les restaurations du monde ne seront jamais à la hauteur de cette sensation d’immersion totale dans le film, les genoux incrustés dans le fauteuil du voisin de devant.
Une révélation faite par le réalisateur me travaille encore aujourd’hui. Inconditionnel de la version originale sous-titrée, Jean-Pierre Jeunet pratique deux exceptions : Il Était une fois dans l’Ouest et Orange Mécanique. Orange Mécanique en VF ? Vite, une projo en 35mm. J’ai besoin d’être convaincu.
Un généreux lecteur de cette newsletter s’est néanmoins proposé de me prêter le film.
Quel intérêt de montrer sur un grand écran des extraits qu’on croirait piochés sur Youtube ? Surtout quand c’est pour faire l’éloge par la suite des dernières restaurations.

