Babak To The Future II
Ce n'est pas dans une papillote que j'aurais trouvé une citation de Samuel Beckett.
Il y a 15 jours, j’ai eu l’occasion de découvrir Fremont, le nouveau film de Babak Jalali sur le quotidien d’une exilée afghane travaillant dans une usine de biscuits porte-bonheur. J’ai dit tout le bien que j’en pensais ici1. Après la projection, le réalisateur s’est livré aux questions du directeur du Louxor et à celles des spectateurs. J’ai appuyé sur la touche REC de mon téléphone.
L’image de la femme afghane véhiculée dans le film est assez éloignée des clichés. Est-ce volontaire ? Je suis assez agacé quand je vois l'image de la femme afghane dans les médias. Cette femme qui est cachée, qui ne sort pas de chez elle, qui n’est pas libre... Les Afghanes en exil que j’ai eu l’occasion de rencontrer, ce sont des femmes qui ont des rêves, qui vont de l’avant, qui tombent amoureuses... C’est cette image de la femme que je voulais mettre en avant.
Je n’aurais pas trouvé correct qu’une Iranienne joue le rôle d’une Afghane.
Une particularité du film, c’est son casting, avec un mélange de professionnels et d’amateurs. Comment ça s’est construit ? Dans mes longs métrages précédents, j’ai fait appel exclusivement à des non-professionnels. Dans Fremont, je n’ai pas cherché absolument à ce que l’actrice principale soit non-professionnelle. Mais la situation s’est imposée à nous : il n’y a pas tant d’actrices d’originaires du Moyen-Orient aux Etats-Unis. Je ne voulais pas d’une actrice iranienne, bien qu’on partage une langue et une culture. Je n’aurais pas trouvé correct qu’une Iranienne joue le rôle d’une Afghane. Dans Fremont, il y a uniquement deux acteurs professionnels : le psychiatre et le mécanicien.
Ca veut dire beaucoup de répétitions ? Non, pas du tout. Aucune répétition. Même les auditions n’étaient pas vraiment des auditions mais plus des échanges, des conversations. Je n’avais pas à aller au delà. Trop répéter, c’est un handicap au bout d’un moment.
Comment avez-vous fait pour chorégraphier la fabrication des fortune cookies ?
On a tourné dans deux lieux, l’un à San Francisco et l’autre à Auckland, dans le quartier asiatique. On n’avait pas beaucoup d’argent pour payer la location, alors la chaîne de fabrication continuait à tourner entre les prises. Cette idée, je la dois à ma coscénariste. Parce que le fait de concevoir des messages porte-bonheur laisse entrevoir que le personnage est en attente de nouvelles opportunités.
Le film, techniquement parlant, comporte deux originalités : l’image en noir et blanc et le format 4:3. Pourquoi ? Jusqu’à la préproduction, le film était en couleurs. C’est alors que j’ai fait ce choix. Il n’y a aucune métaphore derrière. C’est une question qu’on me pose souvent, et parfois je mens et j’explique que le choix du noir et blanc est pour ne pas tomber dans le cliché de l’american dream. Mais c’est faux ! (rires).
Pour ceux qui ont eu la chance de partir, ce sentiment de culpabilité est enraciné.
Culpabilisez-vous du fait que votre vie ne soit pas en danger, contrairement à celle de beaucoup d’Iraniens qui n’ont pas choisi l’exil ? Je suis parti d’Iran à l'âge de 8 ans et je n’y suis retourné qu’à l'âge de 22 ans. Je me suis toujours considéré comme chanceux et il y a une part de culpabilité en moi en pensant à ceux qui sont restés. Quand je suis retourné en Iran, je n’ai pas été pris à partie par les personnes que j’ai pu rencontrer. J’ai retourné cette question quand j’ai échangé avec des exilés afghans, notamment après le retour des talibans au pouvoir. Pour ceux qui ont eu la chance de partir, ce sentiment de culpabilité est enraciné.
Si la situation en Iran s’améliorait, est-ce que vous auriez un projet sur place ? Ce serait le rêve de ma vie.
Comment est née votre curiosité pour la culture Afghane aux Etats-Unis ? La population afghane est particulièrement importante en Iran. On partage une culture, une langue, une histoire. Le sentiment de honte a grandi chez moi très tôt, surtout en considérant la manière dont les Afghans sont méprisés en Iran. Après avoir déménagé en Angleterre, j’ai conservé une affection pour ce peuple.
Est-ce que le syndrome post-traumatique est perçu par la communauté afghane aux États-Unis ? L’appellation n’est pas forcément partagée, mais une grande partie de la communauté afghane souffre de ce syndrome et aurait besoin d’aide. Mais cette aide coûte cher et la plupart des patients cherchent des solutions plus rapides - comme la prescription de somnifères.
Qui est l’acteur qui joue le psy ? J’apprécie énormément Gregg Turkington depuis des années. Il incarne une forme d’humour très particulier, notamment à travers le personnage de Neil Hamburger qu’il a crée2. Je le connaissais grâce au film de Rick Alverson. Au moment de le rencontrer, j’étais assez intimidé. J’avais peur d’être face à un monstre sacré. Finalement, c’est la personne la plus adorable du monde. Le psychiatre qu’il incarne dans le film, c’est celui que j’aurais aimé rencontrer. Je pense que si j’avais eu la chance d’être en face de quelqu’un qui avait le talent de décaler les sujets, j’aurais pu m’ouvrir davantage.
Des Afghans qui travailleraient dans une fabrique tenue par des Asiatiques, dans la vraie vie, c’est très peu probable.
Le couple d’Asiatiques qui tient la fabrique de fortune cookies est très mal assorti. Quel message avez-vous cherché à faire passer ? Dans la baie de San Francisco, une communauté asiatique est établie depuis très longtemps. Je trouvais intéressant que des exilés afghans - plus récents - soient en rapport avec d’autres exilés, implantés eux depuis plus longtemps. Mais c’est la magie du cinéma : des Afghans qui travailleraient dans une fabrique tenue par des Asiatiques, dans la vraie vie, c’est très peu probable. Quant au couple, il n’y a pas de message. J’ai aimé les imaginer avec des caractères très différents.
Comment avez-vous conçu l’écriture du film ? Le mélange entre la mélancolie et l'humour était là dès le début. J’ai du mal avec beaucoup de films qui traitent de la question migratoire. Et notamment dans le traitement des personnages, avec une forme de misérabilisme qui nous empêche de créer un lien direct avec eux. Alors que ce sont des humains, pas des objets de pitié. Donya, l’héroïne du film, a vécu des horreurs. Elle ne s’en cache pas. Mais est-ce que j’ai besoin en tant que cinéaste de le rabâcher ? Pas forcément.
Dans le visage de Donya, je ne retrouve pas la gravité d’une exilée qui aurait vécu ce qu’elle a vécu. Pourquoi ? L’actrice est arrivée aux Etats-Unis six mois avant le tournage. Son histoire n’est pas exactement celle du personnage du film. Mais elle a fui l’Afghanistan grâce aux vols organisés par l’armée américaine. Le visage, tel que vous le voyez à l’écran, est son vrai visage, son expressivité.
Le film est lent d’une belle façon. C’est un choix ? Ce parti pris était là dès le début. Ce film était très écrit. Nous n’avions que 20 jours de tournage, il fallait être très concis.
Quelles sont les moyens de diffusion pour votre film en Afghanistan ? Aucun moyen officiel. J’espère qu’il circulera sous le manteau.
Vous êtes nombreux à m’avoir signalé que je confondais “vouer aux gémonies” avec “porter aux nues”, et que j’écrivais le contraire de ce que je voulais dire. 🙃
Neil Hamburger est un personnage parodique crée par Gregg Turkington. Rick Alverson lui a consacré un long-métrage en 2015, Entertainment. Ce film est à ma connaissance inédit en France.

