Éloge des faux-raccords
Le seul film qui comporte au générique Jeanne Moreau, Fanny Ardant, Jamie Lee Curtis et Marina Hands.
La maquette est moche. L’iconographie est à revoir. Le titre ? Je n’en suis pas sûr. Mais, à 4 euros chez Boulinier, je n’avais pas grand chose à perdre.
C’est un livre comme on n’en verra plus à l’heure de Letterbox. Près de 250 pages, entièrement en couleurs, et uniquement consacré à… des films dont personne n’est censé avoir entendu parler. Derrière ce projet, l’équipe de Pardon le cinéma, "premier podcast français sur le cinéma”. Alors pourquoi l’ai-je acheté ? Parce que, parmi les 100 films sélectionnés figurent trois titres qui sont chers à mon cœur : La Barbapapa de Peter Bogdanovitch, Une Epine dans le cœur de Michel Gondry et Tu Dors Nicole de Stéphane Lafleur. Ce qui s’appelle avoir des valeurs en commun (Je compte sur les doigts d’une main les amis qui ont vu Tu Dors Nicole).
La sélection est divisée en 5 chapitres :
1. Invincible douceur,
2. L’autre cinéma américain,
3. Midnight cinéma,
4. Classique = moderne,
5. Introuvable en France (ou presque).
Par quoi commencer ? J’ai immédiatement été attiré par Wrinkles The Clown, documentaire de 2019 sur un phénomène devenu viral : un clown propose aux parents de venir effrayer leurs enfants pour qu’ils se tiennent tranquilles.
Une chance : le film est sur Shadowz, et l’offre d’essai permet de le visionner gratuitement. Et c’est une bonne surprise : car il y a dans cette œuvre un deuxième souffle qui permet d’aller au-delà de l’anecdote. Le plus effrayant, dans Wrinkles The Clown, c’est moins l’homme derrière le masque que les parents qui pensent qu’une bonne petite frousse laisse moins de traces qu’une fessée. Ceux qui iront jusqu’au bout du générique y retrouveront des noms familiers : Jim White (drums), Guy Picciotto (guitars).
Pour une première pioche, c’est une bonne pioche. Quoi choisir ensuite ? De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites ? L’Ultimatum des trois mercenaires ? L’Auberge de l’alpiniste mort ?
Mon regard s’est arrêté sur le nom de Györgi Palfi. Si, si, souviens-toi, le réalisateur de Taxidermia. Un des films les plus fous que j’ai jamais vu. Le concours du mec qui mange le plus. T’as vu cette scène et tu ne peux plus jamais l’oublier. Malheureusement, ça n’a pas été un succès mondial pour Györgi. Qui, faute de trouver le financement de son film suivant, a décidé d’en créer un… uniquement à partir des images des autres. 500 films découpés au scalpel pour prélever les scènes dont le réalisateur a besoin dans sa narration. C’est l’équivalent du As heard on Radio Soulwax Pt. 2 des 2 Many DJ’s. Sauf que c’est un film.
Il y a 6 ans, Frank Beauvais assemblait Ne Croyez surtout pas que je hurle selon le même principe, en faisant en sorte que tous les extraits utilisés soient inidentifiables. Györgi Palfi ne s’est pas encombré des mêmes scrupules : il pille aussi bien L’Empire contre-attaque que La Boum, Taxi Driver que Chantons sous la pluie. Le résultat s’intitule Final Cut : Ladies and Gentleman.
Il a été présenté en clôture de Cannes Classics en 2012. Comme le réalisateur n’a évidemment demandé d’autorisation à personne, le film n’est pas commercialisé. Un petit malin l’a posté sur Vimeo. C’est sidérant. L’exercice de style rappelle Christian Marclay. Mais Final Cut va plus loin : car il ne s’éloigne jamais de sa trame narrative. Le même personnage peut être interprété, en l’espace de quelques secondes, à la fois par Jeanne Moreau, Fanny Ardant, Jamie Lee Curtis et Marina Hands. Final Cut est un éloge des faux-raccords. Car il n'y a que ça, pendant 1h25.
Fassbinder ? George Lucas ? Hitchcock ? David Lynch ? Tarkovski ? Au fond, il n’y a pas de genres, pas d’époques. Mais un média composé d’images et de sons qui s’appelle le cinéma. C’est ce que rappelle Final Cut.
Deux films et deux coups de cœur. J’ai certainement sous-estimé 100 films que tu n’as pas vus mais que tu vas adorer. On s’en reparle quand j’ai fini les 98 autres.

