Jessua revient
Je n'ai jamais rencontré Jeanne Moreau. Par contre, j'ai rencontré Jeanne Goupil.
Capture d’écran : Patrick Kerbrat, Patrick Dewaere et Jeanne Goupil dans “Paradis pour tous”.
L’an dernier, j’ai fait un aller-retour à Lille pour l’évènement cinéma de l’année : la projection publique des “Galettes de Pont-Aven” suivie d’une rencontre avec Joël Séria et sa muse Jeanne Goupil. J’étais fier d’être le premier crétin à lever le bras pour lancer le débat avec le public. Comme j’avais été fier, des années auparavant, d’avoir pu demander à Jean-Pierre Marielle, lors d’une rencontre Fnac, s’il avait participé aux dialogues du film1. Je me souviens particulièrement de ce moment-là : celui où Jean-Pierre Marielle a posé ses yeux sur moi. Que nos regards se croisent valait tous les selfies du monde.
Pendant que la salle se vidait, je me suis approché de Jeanne Goupil avec mon rab de questions. J’avais appris qu’elle avait peint les tableaux du film, qu’étaient-ils devenus ? Avec toute la simplicité du monde, elle m’a répondu qu’elle avait offert le tableau principal du film à son mari, et qu’il trône désormais dans leur salon.
Deux mois plus tard, je propose à Schnock, dans le cadre d’un numéro consacré à Patrick Dewaere, une interview de Jeanne Goupil, qui donne la réplique à l’acteur dans son dernier film, “Paradis pour tous”. Mon camarade Christophe joint l’actrice, qui nous donne rendez-vous au grand café situé place d’Alesia. Jeanne Goupil est affable et bavarde. Je ne perds pas une seconde à l’esprit que la femme qui est en face de moi est celle qui interprète “Kenavo”2 dans “Les Galettes de Pont-Aven”. Que c’est la même femme à laquelle Jean-Pierre Marielle déclare : “Marie, je t’en supplie, fais-moi voir ton minou, fais-le moi voir. Oh nom de Dieu quelle merveille, on dirait de la mousse. J’ai jamais rien vu d’aussi beau”.
En découvrant le nouveau numéro de Schnock, j’ai la désagréable surprise de constater que l’interview de Jeanne Goupil a été réduite à une peau de chagrin. C’en est presque insultant pour la comédienne, qui se retrouve à jouer les bouche-trous en haut de la page 57. Alors, parce que vous m’êtes sympathiques, et parce que c’est dimanche, j’ai décidé de vous offrir les meilleurs moments de cette interview que mon camarade Christophe et moi avons réalisé début janvier.
(Jeanne Goupil) Je me souviens bien de la mort de Patrick Dewaere. Mon mari (Joël Seria, nda) lui avait proposé l’adaptation du roman d’Edouard Limonov “Le Poète Russe préfère les grands nègres” et Patrick lui avait donné son accord. On a appris la nouvelle de son décès alors que Joël avait rendez-vous avec lui quelques jours plus tard pour discuter du film.
Les dernières fois que je l'ai vu, il n’était pas en forme, il m’avait paru fatigué, peut-être parce qu’il préparait le film de Claude Lelouch qui demandait une préparation physique très intense. Il n’aimait pas que je lui répète qu’il avait mauvaise mine. Il avait confié à Joël qu’il n’en pouvait plus, qu’il craignait de ne pas pouvoir faire le film de Lelouch.
Je garde le souvenir de quelqu’un de très délicat, très humaniste. Mais paradoxalement, il n’était pas sûr de lui en tant qu’homme. Pas en tant que comédien - il n’avait plus à faire ses preuves dans ce domaine - mais en tant qu’homme. Une anecdote qui m’a marqué : sur le tournage de “Paradis pour tous”, il m’avait demandé si ça se faisait encore, pour un homme, d’offrir du muguet à une femme. Ca m’avait ému, qu’il se demande si ce n’était pas trop ringard d’offrir du muguet, lui qui était un comédien adulé par les femmes.
Comment êtes-vous arrivée sur le tournage de “Paradis pour tous” ?
Anna Gaylor, l’épouse d’Alain Jessua, avait interprété la femme de Jean-Pierre Marielle de “Comme la lune”, qu’avait tourné mon mari en 1977. Le couple nous a invité un jour dans sa maison au bord de l’Eure. C’est lors de cette rencontre qu’Alain m’a proposé d’interpréter une frite dans son prochain film - “une frite”, en référence à la scène des publicités ou j’imite les danseuses de la publicité Vegetaline. Ça m'a fait rire, j’ai accepté.
Comment était Jessua comme réalisateur ?
Autant dans le privé c’était un homme charmant, cultivé, adorable, autant dès qu’il mettait les pieds sur un plateau, c’était le Père Fouettard (rires). Changement radical. Il criait.
Comment était Patrick Dewaere en tant que partenaire ?
C’était un très bon partenaire. Il était attentif. En plus nous avions des scènes de nu tous les deux (rires). Mais il n’y a jamais eu de sa part la moindre ambiguïté, pas la moindre tentative de drague. Une anecdote qui illustre sa galanterie : pour une scène du film, je devais danser la valse avec Jacques Dutronc. Je vais voir Jacques et je lui explique qu’il va falloir qu’on s'entraîne parce que je n’avais jamais dansé la valse. Et j’ai découvert que lui non plus. Et il m’a fait comprendre qu’il n’était pas question qu’il apprenne. Je l’ai répété à Dewaere, qui est allé voir Dutronc pour régler cette histoire. Cette anecdote illustre bien Patrick, qui était quelqu’un de très gentil, qui voulait toujours que le film soit réussi et qui était prêt à tout pour qu’il le soit.
“Paradis pour tous”, c’est un film unique en son genre, qui tient à la fois de la comédie et du film d’anticipation.
Je pense que c’est ce qui a plu à Dewaere, qui était exigeant dans ses choix. Avec sa notoriété, il aurait pu enchainer les films basiques. Lui, il voulait faire de la qualité. Il choisissait les scénarios, les films, les metteurs en scène… Plus encore que “Les Valseuses”, j’adore “Préparez vos mouchoirs”. C’est mon Blier préféré. Dewaere est tellement vrai dans ce film : il est exactement dans ce film comme il était dans la vie, attentif au moindre détail, prévenant. Ce qui me touche le plus, c’est l’amour que Blier avait pour lui. Il l’aimait. Il n’a pas eu meilleur amour que Blier.
Comment avez-vous réagi à l’annonce de sa disparition ?
Nous étions très choqués. On ne s’attendait pas du tout à ça. C’est une fin de vie malsaine, alors qu’à l'âge qu'il avait lors de sa disparition, ça n’aurait pas dû être la fin de sa vie, ca aurait dû être le milieu de sa vie, et le mi-temps de sa carrière. Il avait tout pour lui.
Les acteurs aussi fins que lui, ce sont des gens fragiles. On demande à un acteur d’être fragile. Il faut qu’il soit fragile pour qu’il soit bon. Mais cette fragilité doit trouver un contrepoids dans sa vie privée. Si ce n’est pas le cas, ça peut être très dur à vivre. Je trouve personnellement qu’on demande encore plus aux acteurs qu’aux actrices.
Marielle m’avait répondu qu’il avait respecté à la virgule près le texte de Joel Séria et qu’il considérait que son métier de comédien consistait à se mettre au service de l’auteur.
“Kenavo / Puisque mon grand bateau doit m’emporter bientôt / Kenavo / Dans un dernier sanglot quittons-nous sur ce mot / Kenavo”.


merci Guillaume !
Mais je vais découverte en découverte. Cette newsletter, cette collaboration avec Schnock … Bravo Emmanuel ! Ne soyez pas si discret, ces choses là doivent se faire savoir !