Un cierge à l'OCFC
Sinon, moi, en 1977, j'étais allé voir Bernard & Bianca.
Cette saloperie d’internet a eu la peau des dictionnaires, des catalogues, des annuaires. Disparu L’Album du fichier électronique du spectacle, volume de plus de 800 pages recensant des anonymes (et des un peu moins anonymes) rêvant de trouver des rôles de figuration au cinéma. Disparus Les Comédiens, son concurrent, avec des portraits pleine page de Maurice Ronet, Patrick Préjean ou Julien Guiomar. Disparues les 2000 pages de L’Annuaire du cinéma et de la télévision, avec ses rubriques improbables (horticulteurs-décorateurs, perruquiers-coiffeurs, dévolteurs-survolteurs…).
Je pensais avoir fait le tour de ces volumes aussi encombrants qu’obsolètes quand je découvre, sur une étagère chez Boulinier, les Fiches du Cinéma éditées par l’OCFC1. Un volume de 500 pages, au format roman, qui se veut aussi exhaustif que critique : pour chaque film recensé est proposé générique / scénario / critique / appréciation. Wikipédia avant l’heure ? Non : mille fois mieux que Wikipedia.
Ce livre est le fruit d’une conviction et d’un amour.
Il ne veut pas vous éblouir, mais vous aider.
Il se veut être un geste d’amitié, pour vous.
Au menu de l’édition 1978 : la liste alphabétique de tous les films sortis entre le 1er janvier et le 31 décembre 1977. Les fiches détaillées (une page par film), les fiches courtes (un paragraphe) et les fiches “classées 5”.
1977 : pas un mauvais cru. Annie Hall, L’Ami Américain, La Dentellière, Cet Obscur Objet du désir, Le Crabe-Tambour, Diabolo Menthe, La Guerre des Etoiles, Le Juge Fayard (dit “Le Sheriff”), Pain et Chocolat, Une journée particulière…
Ce qui m’a tout de suite fasciné, en feuilletant ce volume, c’est le nombre de films dont je n’avais jamais entendu parler. Ne laissons pas les morts enterrer les morts ? Des journées entières dans les arbres ? Dernière sortie avant Roissy ? C’est toujours oui quand elles disent non ? Aurais du faire gaffe, le choc est terrible (musique : Serge Gainsbourg) ? Godzilla contre Mekanik Monster ? Est-ce que des films inventés de A à Z se sont glissés parmi l’inventaire ? Est-ce que quelqu’un a seulement vérifié ?
Les avis de l’OCFC sont un modèle de concision. “Un regard doux-amer sur l’amitié dans les rapports humains” (Nous irons tous au paradis), “Film plaisant et sans prétention, succession de scènes avec de bons numéros d’acteurs” (L’Homme qui aimait les femmes ), “Effets spéciaux et trucages réussis sur une intrigue conventionnelle” (L’Espion qui m’aimait), “Film lent et déroutant aux belles images” (Picnic à Hanging Rock.
Evidemment, l’OCFC n’est pas toujours aussi clément : “Film maladroit à l’atmosphère pesante et trouble” (Ames perdues), “Récit hermétique et prétentieux” (Les Apprentis Sorciers), “Film partial et dangereux avec des séquences horribles” (La Bataille du 38ème parallèle), “Scénario inepte et vulgaire” (La Belle et le puceau)… Marguerite Duras prend cher : “Parabole sociale et politique destinée à un public très restreint” (Le Camion). Joël Séria s’en tire mieux : “Description féroce de la bêtise humaine. Grossièreté de language ininterrompue” (… Comme la lune).
Dans sa volonté d’exhaustivité, l’OCFC n’a rien oublié. Les fiches courtes sont consacrées aux films de genre : Autant en emporte mon nunchaku, Kung-Fu aux Philippines, Le Punch de Kung-Tse ou Le Tigre de Hong-Kong. C’est pas trop leur truc, à l’OCFC, les arts martiaux : “Film à la mise en scène bâclée et aux nombreuses scènes de violence”, “Réalisation maladroite aux idées confuses”. “Péripéties invraisemblables et dures violences”…
Et les fiches classées 5 ? Il s’agit de la production X de l’année 1977. Chaque long-métrage, à défaut de bénéficier d’une critique et d’une appréciation, est résumé en une phrase. “Déçu par les infidélités de sa femme, un homme se lance dans la débauche”, “Un sadique fait subir des sévices à ses victimes avant d’être châtié par elles”, “Un amateur d’orgies collectives2 en proie à des rêves lubriques finit par trouver la mort dans un accident de voiture”, “Une prostituée qui s’est refugiée à la campagne pour fuir un proxénète s’éprend d’un fermier”, “Afin de se venger, une femme engage une prostituée afin d’épuiser sexuellement un vieux libertin”, “Une infirmière épouse un riche handicapé, quitte son travail, puis s’éprend de son beau-fils”… C’est planqué à la fin du volume, entre les pages 483 et 495. Parfois, je les lis à voix haute.
Et l’OCFC dans tout ça ? L’Office Catholique Français du Cinéma. La prochaine fois que je passe devant une église, j’allume un cierge à son travail.
Si je me fie au texte figurant sur le quatrième de couverture trouvé sur Librest, l’édition 1980 marquait la 37e parution de ce répertoire.
Existe t-il des orgies individuelles ?

